Tout Childs à DañsFabrik
DañsFabrik nous offre un vrai « panorama Lucinda Childs » en présentant trois de ses pièces de jeunesse Carnation, Museum Piece et Pastime, remontées et dansées par sa nièce Ruth, ainsi que Untitled Trio, Radial Courses et Interior Drama interprétées par le Dance On Ensemble, et enfin, cerise sur le gâteau, Stein, la création de Lucinda Childs et Miki Orihara, qui date de 2025 mais dont c’est la première sur notre territoire.
Cette rétrospective Lucinda Childs s’inscrivait dans un luxueux programme de trois spectacles féminins présentés dans les espaces du Quartz la veille de la Journée internationale des droits des femmes : les solos de Lucinda repris par Ruth Childs, la pièce Agwuas de Marcela Santander Corvalán avec Gérald Arev Kurdian, aka Hot Bodies [lire notre critique], la première partie de la soirée intitulée STEIN du Dance On Ensemble, puis la création du même nom, signée Lucinda Childs.
Galerie photo © Grégory Batardon
Ruth Childs a « documenté », comme on dit de nos jours, l’œuvre de sa célébrissime tante et redonné vie à trois pièces de ses débuts – Pastime (1963), Carnation (1964), Museum Piece (1965) – au studio de répétition de la Scène nationale de Brest. Nous ne connaissions ces œuvres que par des photographies, des ouï-dire et de brefs extraits dans le documentaire Lucinda Childs (2005) de Patrick Bensard. Ruth a concrètement montré l’évolution stylistique de Lucinda lors du passage des sixties à la décennie suivante.
Deux films 16 mm en noir et blanc de cette période ont été projetés : Calico Mingling (1973) de Babette Mangolte et Katema (1978) de Renato Berta. Ces courts métrages nous ont permis de voir la chorégraphe à l’œuvre, dansant dans un quatuor féminin puis en solitaire dans des enchaînements complexes rappelant ceux de son chef d’œuvre Dance. La caméra verticale de Mangolte pointe non seulement les danseuses mais la chorégraphie même, comme l’avaient fait Busby Berkeley dans ses "musicals" et Béjart cinéaste dans son Sacre du printemps (1970) et le fera, plus tard, Thierry De Mey dans Fase (2002) sur la chorégraphie éponyme de De Keersmaeker.
Galerie photo © Yan Ravazov
Dans la grande salle du Quartz, les danseurs ayant dépassé la quarantaine de la compagnie berlinoise Dance On Ensemble, Lia Witjes, Gesine Moog, Emma Lewis, Alba Barral Ferñandez, Javier Arozena et Ty Boomershire (le metteur en scène et directeur artistique de la troupe) ont repris trois autres œuvres de la figure de la postmodern dance exigeant de la virtuosité : Untitled Trio (1968), Radial Courses (1976) et Interior Drama (1977). Dès lors, il nous a été possible de vérifier les changements opérés par la chorégraphe qui est passée en quelques d’années du dada-surréalisme tendance pop à un formalisme pur et dur, géométrique, abstrait. Les allers-retours incessants étaient enrichis d’embardées, de sautillements, de pirouettes, de spirales de Mevlevi chères aussi à Jean Börlin et à Andy Degroat.
Galerie photo © Yan Ravazov
Le clou de la soirée et le moment le plus attendu était Stein, créé l’été dernier au Radialsystem de Berlin, interprété par la chorégraphe et la danseuse nippo-américaine Miki Orihara membre illustre de la Martha Graham Dance Company. La musique électro-immersive et le gigantesque écran vidéo faisant office scénographique sont signés Hans Peter Kuhn, qui a été durant des années un collaborateur de Bob Wilson. Le son est subtil, réparti dans toute la salle par de nombreux hauts parleurs. L’image est cinémascopique mais, curieusement, pas trop envahissante, pas plus gênante que ça. Des plans de vagues au ralenti.
La prestation de Miki Orihara, devant ces images animées substituées aux cyclos à l’ancienne, est fascinante à voir. La chorégraphie lui a été sur mesure, tant et si bien que la danseuse occupe à elle seule, aisément, simplement, élégamment l’immensité du plateau, là où ses collègues avaient dû s’escrimer à plusieurs – en duos, pas de trois et de plus. L’autre paradoxe étant que Lucinda Childs joue un caméo, apparaissant… derrière l’écran, qui plus est, par intermittence, en transparence. Spectralement.

Nous la retrouvons comme nous l’avions découverte, en janvier 1978, au Théâtre de la Renaissance, comme excellente comédienne, dans la pièce de Bob Wilson, I Was Sitting on My Patio This Guy Appeared I Thought I Was Hallucinating (1977) et, près de vingt ans plus tard, à la MC 93, dans l’adaptation wilsonienne de la pièce écrite par Marguerite Duras en 1982, La Maladie de la mort. Ici, le texte est de Gertrude Stein, extrait, notamment d’Ida, A Novel (1941). Il y est question de double, de gémellité (de twins).
La voix extra-lucide dit : « I might even call you Winnie because you are winning... I will call you Winnie because you are winning everything and I am so happy you are my twin » (« Je pourrais même t'appeler Winnie car tu es une gagnante... Je t'appellerai Winnie parce que tu gagnes toujours et je suis si heureuse que tu sois ma jumelle »).
Nicolas Villodre
Vu le 7 mars 2026 au Quartz, Scène nationale de Brest, dans le cadre du festival DañsFabrik.
Agwuas de Marcela Santander Corvalán sera repris le 30 mai 2026 à l’Atelier de Paris, dans le cadre du festival June Events.
Catégories:
































