« Threesome » de Wojciech Grudziński
Dans Threesome, Wojciech Grudziński transforme la scène en chambre d’échos où les corps effacés de la danse polonaise reviennent réclamer leur place. Entre rituel queer, geste de réparation et acte de résistance, il compose un solo habité par d’autres vies, où la mémoire devient mouvement et où l’intime se fait politique.
Il y a des spectacles qui ne cherchent pas à raconter une histoire, mais à faire remonter ce qui a été enfoui. Threesome, de Wojciech Grudziński, appartient à cette catégorie rare. Sur le plateau du Pavillon ADC, le chorégraphe polonais convoque trois danseurs majeurs de l’après‑guerre — Stanisław Szymański, Wojciech Wiesiołłowski et Gerard Wilk — dont la virtuosité a marqué la scène polonaise autant que leur homosexualité les a relégués dans l’ombre. Si le premier a choisi de rester, les deux autres sont devenus des étoiles internationales adulées, notamment au Ballet du XXe siècle de Maurice Béjart. Ce solo, qui n’en est jamais vraiment un, devient un espace de résurgence : un lieu où les corps oubliés reviennent hanter le présent.

Tout commence par cette figure étrange, masquée de tissu, couchée dans une position désarticulée sur le plateau, une jambe ici, un bras là. Son corps abandonné a quelque chose de la carcasse. Grudziński ne cherche pas à rejouer ces figures tutélaires de danseurs, ni à les incarner littéralement. Il les laisse traverser son corps, comme des impulsions, des éclats, des gestes qui surgissent puis se dissipent. Ce sont des ports de bras très expressifs sur un tronc musculeux, des gestes de ses mains très fines. En dentelle bleu layette qui souligne plus qu’elle ne cache la nudité, il avance, recule, se dérobe, se laisse envahir. C’est un solo habité par plusieurs vies, une présence qui s’empare de lui sans jamais s’y fixer. Cette idée, loin d’être théorique, se lit dans chaque oscillation du mouvement. Le danseur n’est jamais seul : il est traversé. Ce qui frappe, c’est la manière dont Grudziński parvient à faire sentir la densité de ces présences sans jamais tomber dans l’illustration. Pas de biographie, pas de reconstitution, pas de nostalgie. Juste un corps contemporain, poreux, qui accepte d’être le médium de vies que l’histoire officielle a refusé de nommer.
Le chorégraphe qualifie Threesome de « ballet posthume brumeux ». L’expression dit tout. La technique classique est là, reconnaissable, mais comme passée à travers un voile. Les positions se défont, les lignes se relâchent, les pas se dérobent. La virtuosité n’est jamais montrée, mais constamment évoquée — comme un souvenir qui insiste. Telle cette évocation très furtive du Spectre de la Rose de Nijinski.
Ce brouillage n’est pas un effet esthétique : c’est un geste politique. Grudziński fissure le canon académique pour y faire entrer ce qu’il a longtemps exclu : les désirs, les ambiguïtés, les identités queer que la discipline a tenté de discipliner. La danse devient un terrain de réappropriation, un espace où l’on peut enfin respirer autrement.

La musique du compositeur Wojtek Blecharz -ouvre une autre strate : celle du folklore. L’Oberek, danse traditionnelle polonaise, apparaît comme un motif à la fois familier et étranger. Grudziński le déconstruit, le tord, le déplace. Les motifs, les rythmes folkloriques deviennent des matériaux à réinventer, loin de toute imagerie nationale figée. « Car – dit-il – Intégrer cette forme folklorique dans un espace contemporain est devenu une manière d’honorer le passé tout en le transformant, et de revendiquer que cet héritage appartient également à la communauté queer.»
Mais surtout, l’obstination sans relâche d’un même pas à trois temps, son acharnement même pourrait-on dire, se transfigure en virtuosité pure, en insistance, en défi. Et l’on sent que dans ce pas mille fois répété, se joue toute cette histoire comme un retour du refoulé, comme une façon de jeter à la face du monde le non-dit et le non vu. Threesome est un spectacle qui refuse la honte qui fait entendre ce qui n’a jamais été dit.

La pièce ne parle pas seulement de trois artistes. Elle parle de ce que signifie grandir dans une institution qui vous admire pour votre virtuosité mais vous invisibilise pour ce que vous êtes. Grudziński signe une œuvre rare : un rituel queer d’une grande délicatesse, où les gestes deviennent des appels, où les absences deviennent des présences, où la danse retrouve sa capacité à faire resurgir ce qui a été tu.
Agnès Izrine
Vu le 13 mars 2026 au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé, en partenariat avec le Festival Jerk Off.
Distribution
Conception, chorégraphie et interprétation Wojciech Grudziński
Collaboration artistique Igor Cardellini
Aide dramaturgie Joanna Ostrowska, Klaudia Hartung-Wójciak
Texte Klaudia Hartung-Wójciak
Conseils artistiques Miguel Angel Melgares
Vidéo Rafał Dominik
Costume Marta Szypulska
Lumières Jacqueline Sobiszewski
Direction technique Thibault Villard
Musique et son Lubomir Grzelak, Wojtek Blecharz
Remerciements Emilia Cholewicka
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