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Thomas Lebrun nous parle de son processus créatif.

« penser aux carnavals, mais d'abord aux danseurs » à propos de Derrière Vaval, Pleurs, Cornes et Fwèt de Thomas Lebrun à Chaillot du 21 au 24 Janvier 2026

Comme souvent chez Thomas Lebrun, ce qui paraît simple au premier abord s’avère, dès qu’on le creuse, complexe, voire un brin retors. Une pièce de Thomas Lebrun, quelle qu’elle soit, est toujours à double fond. La forme épouse toujours aussi quelque chose de la rencontre humaine.

Ici, les choses semblent pourtant faciles à comprendre. Trois solos, un titre en trois parties, trois danseurs très différents, qui croisent le chorégraphe depuis dix ans, tandis qu’il circule dans l’arc caribéen. D’ailleurs, il le confirme lui-même lorsqu’on lui demande pourquoi il a décidé de travailler sur le carnaval : « Je n’ai pas voulu, au départ, faire quelque chose sur le carnaval. Mais cela fait maintenant dix ans que je travaille beaucoup avec les danseurs de Guyane, de Guadeloupe et de la Martinique. Je me suis aperçu que, malgré cela, je ne connaissais pas bien les gens mais, en les connaissant mieux, j’ai senti qu’il fallait travailler autrement sur le territoire.

Toutes les pièces qu’ils présentent portent sur le colonialisme, sur l’esclavage, et c’est très fort. Je ne pense pas « qu’ils se complaisent dedans », comme disent certains, mais quelque chose qui doit sortir. Cela m’a touché. Je n’ai pas fait de recherche historique, mais les jeunes développaient des propos qui me questionnaient, comme s’ils n’avaient pas autre chose à dire tant cela prend une place énorme. Mais dans une forme très populaire et surtout hyper joyeuse. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à penser aux carnavals, mais d’abord aux danseurs. »

Car chez Thomas Lebrun, si les sujets des œuvres sont à double fond, le rapport à l’interprète demeure primordial. « La première, pour la Guyane, c’est Gladys [Demba], avec qui je travaille depuis longtemps », explique-t-il. La jeune quadragénaire a fait partie du projet Dansez Croisez de Norma Claire, directrice du Centre de développement chorégraphique de Guyane Touka Danses, en collaboration avec le Centre chorégraphique national de Tours, et l’on connaît déjà sa danse très ancrée au sol et puissante (Mes Horizons, 2021). Moins repéré mais essentiel au projet, Jean Hugues Miredin, dit « Jacky ». « J’avais commencé à travailler une petite pièce à trois, mais nous avons fini en duo, explique Thomas Lebrun, et c’est ainsi que j’ai rencontré Jacky, quelqu’un que j’apprécie beaucoup. Comme il est un peu plus âgé, il a une autre approche et m’a apporté une autre compréhension. » Figure de la danse en Martinique, mêlant danse moderne et bèlè, il a notamment ouvert la danse martiniquaise à la danse contemporaine via la compagnie Art & Fact (fondée en 2011 avec Laurent Troudart). Enfin, complétant la distribution, Mickaël Top, venu de Guadeloupe : « Je l’ai vu danser avec plusieurs compagnies ultramarines, il était alors très jeune, mais j’ai senti qu’il y avait quelque chose. J’avais envie d’avoir des gens très différents pour ce projet. Jacky a la soixantaine, Gladys la quarantaine, il fallait qu’un plus jeune nous rejoigne », précise le chorégraphe.

« Il fallait des personnages qui les représentent dans la vie, mais je ne voulais pas les leur imposer. Ce sont donc eux qui ont choisi, chacun portant aussi sa tradition. Pour Jacky, c’était plus évident. Il y a quelque chose de très transgressif dans le carnaval de la Martinique, donc son personnage s’est imposé », poursuit Thomas Lebrun.

« Avec Mickaël, c’était un peu plus compliqué, car il n’y a pas vraiment de personnage dans le carnaval de la Guadeloupe. Il est plus “paillette”, influencé par le carnaval de Rio. Mais il y a ces “déboulés”, sortes de parades. Le masque de singe est très repris par les jeunes. Cela ne viendrait pas de la tradition, mais serait inspiré par La Planète des singes. C’est pour signifier que les singes prennent le pouvoir… Pour la Guyane, je connaissais un peu mieux. J’aime beaucoup la population de Guyane. Elle me rappelle celle du Nord [Thomas Lebrun est né à Wattrelos]. C’est une population qui en a pris plein la figure et qui se relève. Le carnaval y est très vivant, énorme. Il a quelque chose à voir avec celui de Dunkerque. D’ailleurs, il y a quelques jours, j’étais chez moi et j’ai vu un reportage sur ARTE. J’ai soudain compris pourquoi je m’entendais bien avec les gens des Antilles. Ce sont des territoires très mélangés, notamment en Guyane, et j’aime cette grande diversité des gens. Ce n’est pas pour rien que j’aime le carnaval de Dunkerque. »


L’explication de Derrière Vaval, Pleurs, Cornes et Fwèt se trouve là : « Quand j’ai fait la pièce, je ne l’ai pas faite sur les carnavals ou sur les traditions, je l’ai faite sur les gens, sur les trois danseurs et sur ce qu’ils portaient », justifie le chorégraphe, tout en reconnaissant que, « depuis quelques pièces, disons depuis Hiroshima (Ils n’ont rien vu, 2019), ce qui m’intéresse, c’est de faire un véritable travail documentaire de terrain ». La richesse de cette pièce en triple solo tient dans cette complémentarité entre l’attention aux gens et la densité d’un travail quasi ethnographique. Il suffit, pour s’en convaincre, de feuilleter le petit livret publié à l’occasion de cette création par le CCN de Tours. Il rassemble quelques-unes des centaines de photos prises par le chorégraphe — la photographie étant l’un de ses jardins secrets — et, même si la sélection a laissé de côté nombre d’images, le reportage demeure passionnant.

Propos recueillis par Philippe Verrièle

 

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