Soutenir – par David Drouard
La nouvelle création de David Drouard, Soutenir, combine une danse précise et bien construite, une scénographie singulière et un travail de voix remarquable. Mais, à travers son infrastructure technologique sophistiquée, la pièce vaut aussi comme hommage aux danseurs, ici particulièrement sollicités.
Quelque chose de crépusculaire et de dévasté : dans un air enfumé, un chaos de blocs sombres, à cour. Des corps y gisent. Dès qu’ils s’animent, ils commencent à déplacer ces modules carrés et les empilent en une sorte de mur ; très rapidement, ces cadres se révèlent mobiles et lumineux, diffusant des teintes changeantes (pilotées depuis la régie). Ils vont structurer la pièce, poussant la gestuelle vers des postures de soutien, d’effort, d’architecture, quand les six interprètes les transportent, les déposent au sol, les soulèvent à bout de bras. Pas simple : ils pèsent une vingtaine de kilos… Mais l’imaginaire se projette et peut y trouver des ouvertures, des fragments de ciel, des surfaces d’écran ou des reflets miroitants ; ou simplement des cadres lumineux qui fabriquent un univers…

Reste qu’intégrés pleinement au vocabulaire chorégraphique, ces éléments organisent et dessinent l’espace scénique, tour à tour paroi, passage, refuge ou signal. Ils pourraient monopoliser l’attention. Mais un autre élément détourne de ce jeu de déménagement.

Il faut un peu de temps pour réaliser la prouesse. Le mixage des voix et de la musique enregistrée tend à fondre les unes et l’autre au point de produire un trouble qui ne s’estompe qu’avec une vérification visuelle : constater, au départ avec une certaine surprise, que les lèvres bougent, ce qui déroge à l’usage commun du spectacle de danse. Puis le doute se dissipe à la vérification des paroles entendues correspondant au mouvement des lèvres : ils chantent donc tout en dansant ; alors, un rien d’admiration quand même…
Ce travail vocal va de chansons de Leonard Cohen à la Suédoise Fever Ray (aka Karin Dreijer Andersson), en passant par PJ Harvey ou l’Irlandais Grian Chatten, le tout assemblé et comme redessiné par le musicien Sébastien Blanchon (aka N’Zeng). Chaque interprète s’empare d’un extrait tandis que les autres le soutiennent (le titre de l’œuvre y trouve une justification supplémentaire) de la voix et du geste. Mais ce parti pris ne va pas sans exigence. Il a conditionné la sélection des interprètes, car si deux sont d’anciens de la compagnie, les quatre autres ont été retenus après une audition parmi cinquante candidats, avec des profils éclectiques venus du lyrique, de la comédie musicale ou des musiques actuelles. Après un stage intensif avec le coach vocal, les danseurs-chanteurs tiennent le plateau avec suffisamment d’aisance pour le quitter, descendre en salle auprès des spectateurs tout en chantant, avant de remonter sur scène, rempiler les six dalles comme elles étaient au départ…

Soutenir, selon la feuille de salle, « n’est pas qu’un spectacle. C’est une vibration commune qui dépasse les frontières entre scène et salle. C’est un appel à raisonner, à porter ensemble le monde sur nos épaules, à se soutenir dans l’épreuve comme dans la célébration. C’est un hymne à la liberté, une invitation à vibrer dans un même élan. » Sur le plateau, le propos demeure plus modeste mais pas moins important. Il fait le pari du danseur-chanteur, ce qui aurait pu relever de la prouesse un peu facile ; il se révèle surtout comme un engagement réel, parfois fragile, toujours sincère. Même lorsque les mots se perdent, la présence collective parle d’elle-même. Courses, chutes, suspensions : chaque action semble vécue plutôt que démontrée. Les images surgissent, nettes, puis disparaissent, laissant une trace sensible plus qu’un tableau figé. Les dalles lumineuses, manipulées avec précision, deviennent partenaires de jeu, poids, refuge ou seuil. Le groupe impressionne par son écoute, sa confiance tangible, presque palpable. Soutenir réussit à tenir ensemble l’intime et le multiple, sans jamais forcer l’émotion. La musique enveloppe sans écraser, liant les gestes dans un même souffle. La fin, face au public, ramène tout à l’essentiel : des voix, des corps, une fatigue vraie. Et dans ce retour au point de départ, quelque chose s’est déplacé, durablement.
Galerie photo © François Stemmer
Une performance donc, et qui pose une question : pourquoi cette sophistication technologique laisse-telle la sensation — plutôt agréable d’ailleurs — d’un spectacle « à l’ancienne » ? Car si la sonorisation, malgré des conditions de production compliquées par les restrictions budgétaires, est impressionnante (six danseurs en plein effort chantant ensemble et pas un larsen !), il n’en reste pas moins que la technologie elle-même, en gommant une certaine spatialisation, trahit la technique… De même, les caissons lumineux ne touchent que parce qu’ils surlignent, nimbent, dessinent les corps qui les animent. En somme, les danseurs s’imposent, forcent à se soutenir, donnant à une pièce qui doit encore trouver tout son rythme une signification politique qui n’appartenait pas vraiment à l’univers de ce chorégraphe, mais qui émeut pleinement.
Philippe Verrièle
Vu le 21 janvier 2026, Théâtre Onyx, Saint-Herblain (44), à l’occasion du Festival Trajectoires.
Prochaines date : 7/02 au Théâtre de Laval. Tournée à suivre : date à fixer pour Le Carré, Scène nationale de Château-Gontier, et la Scène nationale de Sète.
Chorégraphie David Drouard
Interprètes Claire Audrain, Julien Meslage, Mina Clair, David Walther, Pauline Balayila, Yonas Perou
Arrangements musicaux Sébastien Blanchon ana N’Zeng
Scénographie Jeronimo Roe
Lumière Kevin Poncelet, Jeronimo Roe
Régie son Sébastien Gourdier
Création costumes Cédric Tirado Régie
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