« ouvrÂges » de Lionel Hoche, Daniel Larrieu, Carlotta Sagna
Du beau monde, du beau linge : Lionel Hoche, Daniel Larrieu, Carlotta Sagna au générique de cette création douce-amère que nous propose Christophe Martin en guise d’adieux à Micadanses et à Faits d’hiver.
Faits d’hiver nous a proposé la création de Lionel Hoche, Daniel Larrieu et Carlotta Sagna, ouvrÂges, le titre en minuscules s’autorisant, coquettement et ambigument, à écrire le « a » en majuscule et à enrichir la lettre d’un diacritique permettant de jouer avec les mots et notions d’« œuvres » et d’« âges ».
Il faut préciser que, sur scène comme dans l’assistance, hommes et femmes n’étaient pas tous de la première jeunesse. Nombre d’invités et de V.I.P. accourus ce samedi soir étaient d’évidence des amis et des collègues de ces trois figures de la danse contemporaine des années 80, voire d’un peu avant. Dans la salle, étaient là en personne, en chair et en os, notamment Régine Chopinot, Philippe Decouflé, Élisabeth Schwartz, Laurence Rondoni…
Galerie photo © Laurent Philippe
Lionel Hoche a eu l’idée du projet, en a imaginé la mise en scène et les costumes, complétés par des tee-shirts de Nordine Sajot portant l’inscription « I was here ». Ce slogan en néoparler insiste sur le fait que les interprètes principaux, les chorégraphes et danseurs Carlotta Sagna, Daniel Larrieu et Lionel Hoche lui-même, présents au plateau, comme on dit de nos jours, ont la double mission « d’habiter chaque seconde » et de remonter ou de remontrer les décennies que cet ici et maintenant contient.
Ce travail de mémoire en danse se justifie amplement, ne serait-ce que par la situation de Micadanses dans un quartier de Paris chargé d’histoire. Et d’histoire tragique, rappelée par le Mémorial de la Shoah, à quelques mètres des studios de danse ou par le récent Jardin mémoriel du 13 novembre 2015 de la place Saint-Gervais. Mais ce n’est pas sur le mode tragique que nous est présentée la soirée. La photo du programme nous annonce l’événement comme clownesque. L’est-il réellement ?
Galerie photo © Laurent Philippe
Pour ceux dont nous sommes qui prennent le rire au sérieux, la pièce commence plutôt bien, avec les propos tenus par Carlotta Sagna qui, de toute évidence, possède la vis comica. Comme toute Turinoise qui se respecte, elle a dans les veines, des traces de Commedia dell’arte. Elle feint de découvrir ce qui advient en début de spectacle et s’étonne qu’il fasse noir, autrement dit que la lumière de salle se soit éteinte et que les neuf seniors faisant de la figuration en stop motion quittent le plateau côté jardin pour que la chose, proprement dit, commence.
Sur la « Pathétique » de Tchaïkowski, elle se lance en solo, suivie de son partenaire Lionel Hoche. Est évoquée la première chorégraphie de Carlotta Sagna, Un trio : A, créée du temps où elle faisait partie de la Needcompany de Jan Lauwers. Le titre est pratiquement le même que celui de la pièce d’Yvonne Rainer, Trio A (1966), cela pour dire l’influence de la postmodern dance sur son travail. Les gestes sont quotidiens, avec des maladresses simulées, des pitreries et des commentaires autocritiques.
Galerie photo © Laurent Philippe
Le troisième larron, Larrieu, pour ne pas le nommer, a laissé en plan le duo et s’est approché d’un micro sur pied. De sa voix la plus douce, il lit un texte, probablement de sa main, ou de sa machine à écrire. On en entend des bribes : « On dirait, on peut penser que, ils se rappellent, je crois qu’ils se souviennent, ou essaient de se souvenir, ou font semblant de se souvenir, ils inventent… Ils ont oublié qu’ils n’ont pas été ce qu’ils auraient pu être, mais cependant, peut-être qu’ils ont été ce qu’ils ont oublié ».
Daniel Larrieu parle de Charleston et, le hasard faisant bien les choses, Lionel Hoche esquisse alors un mouvement de « cross knees ». Après la prestation du couple Sagna-Hoche, arrivent les saluts de rigueur des artistes. Ceux-ci sont appuyés, somme toute exagérés, étant donné la durée de leur performance et la virtuosité requise. Sur des rythmes endiablés proches de ceux du Sacre du printemps de Stravinski, l’irruption de sept elfes incarnées par de jeunes étudiantes de danse contemporaines revêtues de collants agrémentés de paillettes argentées coupe court au semblant de ballet romantique.
Galerie photo © Laurent Philippe
Après la joyeuse farandole des sirènes, il est question du Concours de Bagnolet qui révéla, entre autres, Daniel Larrieu grâce à sa pièce courte et silencieuse destinée à trois danseurs (ce qui était le minimum requis par Jaque Chaurand), Chiquenaudes (1982). Un opus qui lui valut le 2e prix de cette compétition de légende. Une vidéo en basse définition qui garde trace de cette création est projetée sur grand écran et décrite à voix haute. On apprend que Chiquenaudes était dansé par Pascale Houbin, Michèle Prélonge et le chorégraphe lui-même. Une analyse détaillée du processus utilisé nous est donnée en prime.
À tour de rôle, Lionel Hoche, Daniel Larrieu et Carlotta Sagna portent au dos de leur vêtement le nom de l’un de leurs camarades. Sur leur t-shirt blanc est inscrit « I was here », une phrase laconique de la plasticienne Nordine Sajot empruntée, il est des chances, à la chanteuse Beyoncé tout en insistant sur l’aller-retour entre l’ici et l’autrefois, le sujet même de la pièce ouvrÂges.
Nicolas Villodre
Vu le 7 février 2026 à Micadanses dans le cadre du festival Faits d’hiver.
Conception, mise en scène, costumes : Lionel Hoche
Distribution : Lionel Hoche, Daniel Larrieu, Carlotta Sagna,
les seniors ayant participé à leurs ateliers : Georgina Aguerre, Annie Belet, Pascal Delabouglise, Filip Forestier, Michèle Frontil, Jean-Max Mayer, Véronique Roche, Marie-Noëlle Trambouze, Sophie Zafari,
les élèves d’ACTS : Luna Breton, Alice Defaveri, Katya Dhzer, Sasha Gusarova, Vanessa Jud, Vanessa Lumetta, Alix Planet,
et, à l’écran, Antoine Effroy, Karine Guizzo, Lisa Gunstonen, Pascale Houbin, Michèle Prélonge.
Lumière : Chloé Roger
Vidéo, son : Jérôme Tuncer
Œuvre plastique « I was here » (2022) : Nordine Sajot
Catégories:




























































































