« Onbashira Diptych » Ballet du Grand Théâtre de Genève
Le Théâtre de la Ville accueille dans le cadre de la saison Chaillot hors-les-murs une soirée composée de deux pièces signées Damien Jalet, artiste associé à la compagnie suisse. Skid et Thr(o)ugh créées séparément résonnent dans un rapport dialectique et métaphysique et dévoile une superbe esthétique de l’extrême.
Les deux pièces n’ont pas vu le jour dans le même théâtre, ni avec les mêmes danseurs. Damien Jalet avait créé Skid pour l’excellente compagnie suédoise GöteborgsOperans Danskompani en 2O17. L’année précédente, c’est dans la ville allemande de Darmstadt qu’il concevait Thr(o)ugh pour le Ballet de Hesse. Le chorégraphe les a toujours imaginées comme un dyptique mais il fallut attendre la saison dernière pour que les deux pièces soient enfin réunies dans une même soirée grâce au directeur du Ballet du Grand Théâtre de Genève, Sidi Larbi Cherkaoui qui fut l’un des tout premiers à remarquer le talent de chorégraphe de Damien Jalet et à l’associer à plusieurs de ses propres créations.

C’est donc un nouveau spectacle qui est proposé. Les deux pièces, quoique très différentes dans leur aspect, se répondent l’une l’autre et arpentent le même univers : une recherche d’équilibre dans un environnement constamment mouvant et mal assuré. Skid qui ouvre la soirée saisit d’emblée par le vaste plan incliné à 34° qui fait office de scénographie conçu par Jim Hodges et Carlos Marques da Cruz. Il serait plus juste de dire qu’il est le vecteur essentiel de la chorégraphie car durant les quarante minutes qui suivent, les dix-huit danseurs vont se confronter à la figure de la chute, trouver leur point d’ancrage et réaliser dans cette position instable les phrases chorégraphiques écrites par Damien Jalet.
Cela commence mezza-voce alors que ce plan incliné devient un simple tobogan rejetant les corps inéluctablement dans la fosse d’orchestre. Démarre un mouvement perpétuel où les danseurs repartent depuis le haut et sont à chaque fois aspirés par la pesanteur. Mais petit à petit, ils apprivoisent cet équilibre précaire et parviennent à puiser force et énergie dans cette instabilité. Se dessinent ainsi des figures remarquables où la danse s’ancre dans la pente, démultipliées par leurs ombres projetées. Tout se passe comme si les danseurs parvenaient à dompter au moins provisoirement la gravité en refusant de s’y abandonner. Dans une seconde séquence, ils s’attachent à gravir cette montagne pour que finalement il n’en reste plus qu’un, tel un survivant enveloppé dans une chrysalide qu’il parvient à grand peine à ôter pour atteindre le point le plus haut. Comme l’espoir d’une renaissance. C’est d’une beauté stupéfiante soutenue par les sons électroniques de Christian Fennesz.

Skid invite en permanence à lever la tête et se décline le long de la hauteur du plan incliné. Thr(o)ugh à l’inverse se déploie dans l’horizontalité d’un tronc géant creux, couché qui tourne sur lui-même dans un mouvement infernal. Le plateau est plongé dans les ténèbres. Les danseurs arrivent sur scène comme éjectés d’on se sait où, portés par une urgence, un sauve-qui-peut dans une atmosphère nimbée d’angoisse. Cette structure conçue également par Jim Hodges et Carlos Marques da Cruz est là encore l’élément central du récit. Elle devient menaçante quand elle se met à rouler d’arrière en avant. Le tronc pourrait écraser tout et tout le monde tel un rouleau compresseur. La chorégraphie s’organise alors comme une fuite éperdue. Les danseurs s’accrochent à ce cylindre mouvant, s’y attachent et s’en détachent, se fondent dans ce mouvement pour échapper à une mort certaine.
Thr(o)ugh servit d’exutoire à Damien Jalet. Sa création en 2016 fut comme une métaphore de sa survie après avoir échappé de peu aux attentats qui ensanglantèrent Paris le 13 novembre 2015 alors qu’il se trouvait par hasard rue de Charonne à trois mètres d’un des terroristes : « Depuis cette expérience, des questions bouleversantes et insolubles occupent sans cesse mes pensées. Comment peut-on être absolument présent à un moment et disparaitre si brutalement à l’instant suivant » s’interroge Damien Jalet. Questions sans réponses mais qui insufflent ses chorégraphies et sa fibre créatrice.
Galerie photo © Gregory Batardon
Comme toujours, c’est vers l’Orient que le chorégraphe va nourrir ses inspirations. Le nom de la soirée est emprunté au rituel japonais Onbashira qui voit de jeunes hommes dévaler une pente sur un tronc d’arbre que l’on vient d’abattre. Damien Jalet semble inexorablement attiré par ces situations physiques de l’extrême, non pas par simple goût du danger mais pour construire des objets chorégraphiques intenses et tenter sinon de trouver des réponses, du moins de tendre un miroir à nos interrogations communes avec des promesses de beauté.
Jean-Frédéric Saumont
Vu le 28 février 2026 au Théâtre de la Ville (Chaillot hors-les-murs)- jusqu’au 8 mars (complet, liste d’attente une heure avant le spectacle)
Skid de Damien Jalet
Conseil à la chorégraphie : Aimillos Arapoglou
Composition musicale : Christian Fennesz, Marihiko HARA
Scénographie : Jim Hodges, Carlos Marques da Cruz
Costumes : Jean-Paul Lespagnard
Lumières : Joakim Brink
Interprètes : Yumi Aizama, Anna Cenzuales, Zoé Charpentier, Quintin Cianci, Oscar Comesaña Salgueiro, Ricardo Gomes Macedo, Mason Kelly, Meilyn Kennedy, Julio León Torres, Isadora Markovic, Émilie Meeus, Léo Merrien, Stefanie Noll, Juan Perez Cardona, Kim Van Der Put, Geoffrey Van Dyck, Nahuel Vega, Arika Yamada.
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