« Noureev » de Kirill Serbennikov et Yuri Possokhov – Ballet d’état de Berlin
Créé en 2017 au Bolchoï de Moscou dans le bruit et la fureur et rapidement écarté du répertoire car jugé trop provoquant, le ballet co-signé par Kirill Serebrennikov et Yuri Possokhov revit grâce à Christian Spuck, directeur artistique du Staatsballett Berlin. Évitant le piège d’un biopic impossible, les deux créateurs font revivre avec talent la star absolue du ballet classique en s’attardant sur les périodes clefs d’une vie plus que romanesque.
Sans l’acharnement de Christian Spuck, le ballet Noureev n’aurait jamais pu revoir le jour. Il lui a fallu plusieurs années pour bâtir un projet titanesque : pas moins de cent quatre-vingts artistes, danseurs, musiciens, chanteurs, choristes auxquels s’ajoute un orchestre de soixante-dix musiciens interprétant la partition créée spécialement pour le ballet par Illya Demutsky dans une veine classique interposant des passages folkloriques et même jazz. Au Bolchoï, principale institution culturelle de Russie, instrument du soft power, on ne lésine jamais sur les moyens. Il fallut aussi convaincre Kirill Serebrennikov de revenir sur un projet dont il ne garde guère un bon souvenir : quelques heures avant la création moscovite le ballet est retiré de l’affiche. Officiellement pour des raisons techniques : l’équipe ne serait pas prête.

La réalité est toute autre. Le ministère de la culture s’est glissé dans la salle lors des répétitions et le ballet est jugé scandaleux, ne cachant rien de l’homosexualité de Rudolf Noureev. Il sera finalement programmé quelques mois plus tard mais édulcoré : le célèbre cliché du photographe star Richard Avedon où l’on voit Noureev nu, est retiré de la production. On demande à Kirill Serebrennikov de retoucher certaines scènes. Noureev sera finalement créé sur la scène mythique du Bolchoï mais en l’absence du metteur en scène assigné à résidence pour des motifs purement politiques. Cet acharnement du Kremlin contre un metteur en scène talentueux est le tournant de la prise de contrôle du pouvoir russe sur la culture.
Cette re-création à Berlin est un événement. Alors que la Russie s’est mise au ban des nations, enfermant de fait ces artistes qui n’ont plus le loisir de bouger, Christian Spuck ouvre une magnifique fenêtre sur une œuvre passionnante à plus d’un titre. Cette association entre un metteur en scène et un chorégraphe permet de sortir du format d’un ballet narratif académique et de proposer une forme de danse théâtre totalement maitrisée.

Kirill Serebrennikov qui signe le livret construit le ballet sur un flashback, qui nous cueille dès le lever de rideau, sur une vente aux enchères des objets de Noureev : tableaux de maitres, tapis persans, vaisselle de luxe. Ce parti-pris permet instantanément de situer Noureev, tout premier danseur classique superstar que le monde s’arrache et qui deviendra richissime (sa fortune était estimée à 30 millions de dollars !). Le commissaire-priseur annonce un à un les lots venus de ses différents domiciles dans un décor d’une grande habileté projetant sur les murs du plateau les reproductions géantes des trésors de Noureev. Avec ses grandes fenêtres en forme d’arche, Kirill Serebrennikov qui est aussi scénographe du spectacle, dessine un studio de danse qui se transformera au fil des tableaux.

La vie de Rudolf Noureev réelle ou fantasmée telle qu’il la raconta est un roman : sa naissance en 1938 dans un train de troisième classe en route vers Vladivostok ; sa défection rocambolesque lors d’une tournée à Paris du Kirov en 1961 ; le couple mythique qu’il forma avec Margot Fonteyn à laquelle Noureev va offrir une seconde vie artistique ; son histoire d’amour avec le danseurs danois Erik Bruhn. Kirill Serebennikov propose ainsi une succession de tableaux qui reprennent les étapes décisives de sa vie et sa carrière. Cela débute à l’Académie Vaganova, la célèbre école où la future star écrase déjà ses partenaires d’un talent formidable.

David Soares qui endosse le lourd costume de Noureev démontre instantanément sa virtuosité, la hauteur de ses sauts, la délicatesse de ses réceptions. Il ne cherche jamais à imiter Noureev ce qui serait déraisonnable mais à incarner une vision, la sienne, celle de quelqu’un qui ne l’a jamais vu danser, ni même rencontré. Il y parvient par moments dans les épisodes dansés. Sa technique imparable et la beauté extrême de ses lignes rendent crédibles son personnage. Mais comment rendre compte de la complexité de Noureev, de ses colères mémorables, de son attitude parfois tyrannique lors des répétitions ? Kirll Serebrennikov préfère laisser de côté ces aspects moins reluisants de sa personnalité sans toutefois tomber dans une pure hagiographie. Noureev est un mythe en Russie mais il n’a jamais eu les faveurs des balletomanes qui jugeaient cruellement ceux qui avaient choisi l’exil plutôt que de souffrir à leurs côtés. Mais sans cette défection de l’Union Soviétique, il n’y aurait pas eu Noureev et c’est ce que montre Kirill Serebrennikov. Paris, l’Europe et le monde vont lui offrir les moyens d’exploiter son génie mais aussi de vivre la vie qu’il souhaite. Le metteur en scène use parfois de facilités pour illustrer son propos. Ce show de drag queens, totalement anachronique, veut montrer la liberté sexuelle dont Noureev va pouvoir jouir. La rencontre avec le danseur Erik Bruhn, amour de sa vie, est plus opportune. Elle donne lieu à un solo et un pas de deux sublimes entre David Soares et Martin ten Kontenaar. Yuri Possokhov qui règle toutes les parties dansées est infiniment respectueux du style de Noureev. Il construit des variations purement académiques, sans effet, permettant aux danseurs de démontrer leur virtuosité.

Le spectacle n’est pas avare d’épisodes purement masculins. Noureev est idolâtré par les danseurs parce qu’il a révolutionné le rapport entre partenaires masculins et féminins, enrichissant tous les ballets qu’il mis en scène de variations pour les danseurs qui depuis Marius Petipa étaient considérés comme les faire-valoir des ballerines. La rencontre avec l’Étoile britannique Margot Fonteyn est un moment bref mais fort du ballet. La danseuse avait 42 ans lorsqu’elle fait connaissance de Noureev. Elle est à l’âge où habituellement les danseuses classiques quittent la scène. Défiant les règles et malgré la différence d’âge, ils formeront un couple mythique durant près de 10 ans. Yuri Possokhov a écrit un long pas de deux pour illustrer ce partenariat exceptionnel. La divine Iana Salenko, superbe danseuse classique, se fonde dans ce personnage appuyé par la partition de Ilya Demutsky qui insère des passages de la sonate de Liszt en ré mineur pour évoquer le ballet Marguerite et Armand créé spécialement pour Rudolf Noureev et Margot Fonteyn par le chorégraphe britannique Frederick Ashton. Autre moment suspendu avec Polina Semionova incarnant la ballerine Natalia Makarova qui elle aussi fit défection en 1970 lors d’une tournée du Kirov à Londres.

La narration de Krill Serebrennikov est parfois elliptique mais la dramaturgie est exceptionnelle. Il faut évidemment renoncer à considérer ce ballet comme un biopic. Il donne à voir un destin singulier, celui d’un danseur sans égal. Le dernier tableau nous emmène au Palais Garnier en 1992 où Rudolf Noureev qui y fut directeur de la danse de 1983 à 1989 revient pour monter La Bayadère, son testament artistique. L’homme est affaibli par le SIDA qui va l’emporter prématurément quelques mois plus tard à l’âge de 58 ans. David Soares coiffé d’un turban comme les affectionnait Noureev assiste le regard perdu à la fameuse descente des Ombres, chef-d’œuvre absolu du ballet blanc. Kirill Serebrennikov et Yuri Possokhov ont intercalé des danseurs masculins dans ce passage iconique de La Bayadère comme pour souligner la liberté extrême de Noureev, son pied de nez constant aux convenances et à la bienséance. C’est bouleversant.

C’était une gageure de faire revivre ce ballet et on sait gré à Christian Spuck d’avoir réussi à remonter à l’identique une œuvre majeure qui non seulement rend hommage à un danseur d’exception, mais qui innove en inventant une forme de danse théâtre nouvelle, mêlant récit dramatique parlé et danse académique. L’excellente compagnie berlinoise a pris un plaisir évident à s’emparer de ce projet pharaonique. Reste à espérer qu’il vienne un jour à Paris où Noureev a toute sa place.
Jean-Frédéric Saumont
Vu le 21 mars 2026 au Deutsche Oper, Berlin. À voir jusqu’à 18 avril 2026. Reprise lors de la saison 2026/2027.
À voir sur ARTE à partir du 11 avril 2026.
Distribution
Chorégraphie : Yuri Possokhov
Mise en scène et livret et scénographie : Kirill Serebrennikov
Musique : Ilya Demutsky
Costumes :Elena Zaytseva
Vidéo : Ilya Shagalov
Lumières : Danill Moskovich
Direction Musicale : Dominic Limburg
Orchestre du Deutsche Oper de Berlin / Chœur du Vocalconsort de Berlin
Noureev : David Soares
La diva : Polina Semionova
Erik : Martin ten Kortenaar
Margot : Iana Salenko
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