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La Belle se réveille à l’Opéra de Paris !

Après un long sommeil de plus de dix ans, La Belle au bois dormant dans sa version remaniée par Rudolf Noureev, revient sur la scène de l'Opéra de Paris, et c'est une vraie réussite !

Voilà dix ans que nous n’avions pas vu La Belle au bois dormant, de Marius Petipa dans la version de Rudolf Noureev, sur la scène de l’Opéra national, de Paris, et il est heureux que José Martinez ait voulu cette reprise éblouissante du « ballet des ballets » comme l’appelait Noureev en personne. En tout cas, ballet au long cours, qui nous offre trois heures quinze de bonheur (l’Opéra voulait le couper, il y a avantageusement renoncé), et un point de vue inégalé sur la façon dont on peut faire évoluer un ballet classique en se soumettant presque totalement à l’original, tout en le revivifiant magistralement. Il faut dire que La Belle au bois dormant créé en 1890 est l’un des ballets les mieux documentés grâce aux échanges entre Petipa et Tchaïkovski, et à la notation en Stepanov du ballet par Nikolaï Sergueev en 1903. Il ne restait plus à Noureev, arrivé à Paris en 1961 avec le Kirov dans les rôles du Prince Désiré et de «l’Oiseau Bleu», à en tirer la quintessence pour le réactualiser en 1989 pour le ballet de l'Opéra de Paris, et en faire « un spectacle durable qui maintienne l'excellence d'une compagnie ».

C’est donc en 1989 que Noureev livre sa version pour le Ballet de l’Opéra de Paris (dont les décors et costumes initialement de Nicholas Georgiadis seront remplacés par ceux de Franca Squarciapino et Ezio Frigerio en 1997). Et, comme toujours, c’est avec un texte chorégraphique extraordinairement complexe et terriblement difficile à danser, que le transfuge du Kirov réinvente l’attrait du ballet.
Le rideau levé découvre donc ce magnifique décor, très « Versailles » mais revu et corrigé par un œil petersbourgeois, avec ses colonnes de faux marbre vert et or qui rappellent la malachite du Palais de l’Ermitage, et ses trompe-l’œil théâtraux. Nous retrouverons ce panachage franco-russe, tant dans le ballet lui-même, la tradition russe issue de Petipa n’hésitant pas à intercaler du « faux baroque » dans le langage académique, que dans la musique de Tchaïkovski, comme pour la Sarabande qui ouvre le troisième acte. Les costumes et leurs tons pastels délicats participent de la réussite de cette superproduction avec ses 80 artistes sur scène qui mobilise d’ailleurs certains interprètes du tout récent Junior Ballet.

 

Dès le prologue, les pas de cinq sur l’arrivée des fées est absolument redoutable avec ses enchevêtrements de bras. Quant aux sept fées, on retrouve avec plaisir ces variations très caractérisées pour chacune d’entre elles, et où l’on remarque particulièrement Hortense Millet-Maurin (les fées jumelles pour  Fleur de farine ou Fée coulante), Camille Bon ( Fée des miettes ) dans ses équilibres et petits sauts sur pointes, la Fée Canari d’Eleonore Guérineau pleine de vivacité, la Violente de Clara Mousseigne, et ses bras « électriques » qui pointent toutes les directions, et enfin la fée bleue d’Héloïse Bourdon et ses mouvements amples, grand développés ou grand ronds de jambe qui n’était autre dans le ballet original que la variation de la Fée des Lilas.

 

Car le coup de génie de Noureev a consisté à diviser ce rôle, en laissant ses variations à d’autres solistes et en cantonnant son rôle à la seule pantomime, et en la transformant en double bénéfique de la maléfique Fée Carabosse (Katherine Higgins), un parallèle qui existe d’ailleurs dans la partition de TchaÏkovski. Et Carabosse, la voilà, apparaissant dans des grondements de tonnerre avec ses petits monstres de compagnie, impériale, ironique, dominatrice à souhait.
La princesse Aurore, n’entre qu’au premier acte, formidablement incarnée par Bleuenn Battistoni, après la scène des Tricoteuses (un clin d’œil à la Révolution française ?) et la célèbre grande valse, qui donne lieu à une très jolie (et périlleuse) chorégraphie de passages avec imbrications et intrications. Battistoni rayonne dans l’Adage à la Rose (même si ses équilibres restent un peu fragiles), et dans sa première variation, où elle déploie tout son charme.

Galerie photo : Agathe Poupeney/OnP

Au deuxième acte, le Prince Désiré fait enfin son apparition. Guillaume Diop, brillant, élastique à souhait dans ses sauts, élégant, fin, silencieux entame sa première variation avec brio. De même pour la seconde, et la plus traître, très proche de celle de Siegfried du prélude de l’Acte 2 du Lac des cygnes, est du pur Noureev, avec ses développés, ses attitudes renversées, et ses tours en quatrième devant au ras du sol, suivis de batterie ! Enfin, il excelle dans la dernière, avec ses doubles tours assemblés suivis d’une pirouette en dedans. Bleuenn Battistoni est tout aussi impressionnante, dans une variation tout aussi ardue avec ses tours arabesque ou attitude, tout en faisant oublier sa technique, par une interprétation en adéquation parfaite avec son rôle.

Galerie photo Agathe Poupeney/OnP

Enfin, le troisième acte, éblouit avec le Grand pas de deux final, où nos deux étoiles brillent au firmament de la danse.
Nous n’en dirons pas autant du Pas de deux de « L’Oiseau bleu », dans lequel Elizabeth Partington et Chun-Wing Lam manquent d’énergie et surtout de brio. Mais ne faudrait-il pas confier ces rôles à des danseurs plus virtuoses ? Des solistes ? En revanche, nous avons été impressionnés par la variation d’Andrea Sarri dans le Pas de cinq des « Pierres précieuses » qui ne manque pas d’éclat, chacune des variations étant un défi. «Le Chat botté et la Chatte blanche» (Eléonore Guérineau, Isaac Lopes Gomes) est un duo toujours aussi rafraîchissant.

Quoi qu’il en soit, ce réveil de La Belle au bois dormant nous émerveille. Et la version de Rudolf Noureev, avec ses ensembles beaucoup plus dansants, beaucoup plus travaillés ses trouvailles chorégraphiques, comme l’ajout de ce solo du Prince Désiré, ce pas de quatre des « Pierres précieuses » qui existait mais qu’il a développé, les scènes de pantomime réduites à l’essentiel, font vraiment de ce ballet un summum, tel qu’il l’avait imaginé : « l’accomplissement parfait de la danse symphonique ».
L’orchestre, mené par Vello Pähn a su tirer toutes les nuances de la partition exceptionnelle de Piotr Illytch Tchaïkovski, ce que le public a salué avec raison. Il paraît que le ballet a pu bénéficier d’un temps de répétition supérieure à la moyenne pour monter cette production que de nombreux danseurs n’avaient jamais interprété sur scène et c’est très visible techniquement parlant, avec un saut qualitatif du Corps de ballet… il leur manque juste peut-être encore un peu d’ajustement musical.
Agnès Izrine
Le 13 mars 2025, Opéra Bastille. Jusqu’au 23 avril. Puis du 27 juin au 14 juillet 2025.

 

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