« L'Eté » par Structure-couple
L'Eté, programmé pour la soirée de clôture du festival Fait d'Hiver, caractérise bien la démarche de ce collectif baptisé Structure-couple et qui propose des œuvres très singulières. Celle-ci, démontant un « hit » de Vivaldi, vaut comme démonstration de la méthode. Et aussi pour exemple de la difficulté qu'un tel travail pose à l'analyse.
Le Structure-couple est constitué de Lotus Eddé Khouri et Christophe Macé avec le musicien Jean-Luc Guionnet qui, pour ne pas être du couple, fait partie de toute l'aventure. Car le parcours de ce que l'on désignera comme compagnie, pour singulier qu’il soit, n'en est pas moins aventureux, et, au risque de passer pour mauvais camarade, on peut s’étonner qu’une compagnie fondée en 2004, dont la huitième création, L’Eté, date de 2023, n’ait pas fait l’objet d’un appareil critique plus important. Après la diffusion de la pièce – pas la peine de préciser qu’il s’agit d’un duo, Structure-couple, comme son nom l’indique ne produisant que cela – en clôture du festival Fait d’Hiver, le réflexe pousse à chercher ce qu’en dit la critique. Face à une œuvre qui a déjà tourné depuis deux ans, qui affiche des soutiens sérieux en diffusion et en production, venant d’une compagnie active depuis vingt ans, la moindre des choses est de savoir ce qu'il en a été dit par les confrères…
Or, cela ne se bouscule pas ! Ce que confirme l'entourage de la compagnie en soulignant que cette absence d'appareil critique était très souvent sous-tendue par la question de la nature des spectacles. En somme, ne pas savoir nommer ce que produit Structure-couple empêche d'en parler…
Le constat peut surprendre dans ce qui caractérise ses œuvres – justement dans leur simplicité. Pour décrire le fonctionnement de L'Eté, il suffit de se référer au livret de présentation de la compagnie où les deux auteurs expliquent : « « Chaque pièce de Structure-couple déploie les multiples variations d'un unique geste – un geste «gris», issu du quotidien – que nous modelons et raffinons pour en faire une danse de 30 à 40 minutes. Cette danse prend toujours place dans une aire très réduite et en dialogue avec les boucles remixées d’un morceau de musique aux sonorités bien connues (Gainsbourg, Porque te vas, Vivaldi...). »
Dans le cas présent, cela commence donc par deux personnages assis sur de banales chaises, face public, éclairé « a giorno » ; le Presto du concerto dit "L'été" d'Antonio Vivaldi, référencé sous le numéro de catalogue RV 315 dans le catalogue Ryom : le prototype de la scie musicale servie à toute les sauces, mêmes les pires. Les deux interprètes commencent un genre de tricotage de mains très précis, simultané, apparemment parfaitement conscient et concerté, mais parfaitement abstrait. Cela semble suivre le rythme de la bande son. Va s'opérer alors une série de variations sur le champ visuel par changement successif des éclairages (chaleur, intensité, orientation), des modifications du « tricotage » gestuel sans que jamais les deux ne se départissent d'une parfaite impassibilité du visage ni d'une continuité dans le mouvement, des variations électroniques opérées par le compositeur Jean-Luc Guionnet sur l'enregistrement (beaucoup plus pertinent que ce que d'autres, Max Richter en 2012 par exemple, ont pu commettre) qui est graduellement ralenti et descendu de fréquence. Mais sans que jamais cela n'interrompe le déroulement du fil de l'œuvre. Un peu comme dans le Steptext (1994) de William Forsythe où, sur la Chaconne de la 4e Sonate pour violon seul en ré mineur, le mouvement initial du couple qui s'est retrouvé sur le plateau -avant d'être rejoint par deux hommes supplémentaires – ne s'interrompt pas plus que la musique ou l'éclairage, mais sort du champ de vision ou continue dans le noir ou dans le silence. L'Eté de Structure-couple, comme Steptext, souligne la cohérence des interactions des éléments qui constitue le système d'une œuvre chorégraphique, en rappelant qu'un système, au sens linguistique, est une structure qui transmet un message par l'influence de la modification d'un des éléments constituant le système. En termes plus direct : il faut tout y prendre en compte pour percevoir ce que cela signifie.
Mais comparer L'Eté et Steptext revient à qualifier d'emblée de chorégraphique le travail de Structure-couple… Or cela semble avoir, aux dires, là encore, de l'entourage de la compagnie, souvent posé un problème aux interlocuteurs, en particulier à cause de la dimension « povera » du matériau gestuel. Les protagonistes l'expliquent bien : si Christophe Macé est « spectateur assidu de la nouvelle danse des années 1980-90, la danse n’a pas de place particulière dans sa vie avant sa rencontre avec Lotus, en 2014 à Anvers quand, blessé à la jambe, il accepte de participer en tant que performeur-sculpteur à la pièce Tournures aux côtés de Lotus, Muhanad Rasheed et Jean-Luc Guionnet. » Il précise « pour moi, la sculpture n’avait rien à faire sur scène et j’ai bien voulu faire ça parce que justement je ne pouvais pas le faire, handicapé par ma jambe. C’est d’ailleurs une histoire que Lotus aime bien raconter parce qu’elle aussi s’est blessée à la jambe après un accident de scooter et que c’est le moment où elle a pris la décision de danser. Donc notre commun à l’origine c’est peut-être Beckett, l’empêchement comme condition de possibilité de la danse ». Évidemment, cela peut gêner pour définir ce travail comme chorégraphique sauf si l'on en revient à la source théorique, par exemple le critique André Levinson qui définit la danse comme « le mouvement continu d’un corps se déplaçant selon un rythme précis et une mécanique consciente dans un espace calculé d’avance. » (Levinson André, 1929 Danse d’aujourd’hui, réédition Actes Sud Arles 1990, p79)… Dans un tel cadre, aucune contradiction à tenir L'Eté pour chorégraphique.
Mais un esprit quelque peu retors pourrait remarquer que cela tient aussi de l'installation plastique et que ces propositions pourraient être tenues pour des éléments d'une série visant à épuiser un dispositif.
À cette nuance près que chacune des propositions développe un propos particulier. Ici, quand soudain les deux danseurs se lèvent et se retrouvent dans une gestuelle à l'unisson, quand tombe le son, la vision – littéralement – se brouille, la fébrilité agitée qu'apporte la musique et souligne le « tricotage » gestuel dévoile ce que le réel porte d'inquiétude dans l'exaltation. Ou ce que ce monde suscite comme profonde angoisse par son agitation excitée. L'Eté exprime l'ubris de l'agitation. D'actualité, non ?
Philippe Verrièle
Le 15 février 2025 à Micadanses, Paris, dans le cadre du festival Faits d'Hiver
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