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"Kata"  par Anna Chirescu

Avec les « katas » venus du Karaté et leurs significations formelles et symboliques, Anna Chirescu compose un solo irrigué par les idées de transmission, d’imaginaire et d’histoire personnelles. Une tentative de cartographie des signes, des paroles, de la mémoire.

Avec un ton et une exigence particulière, Anna Chirescu commence à tracer un chemin très singulier dans le paysage chorégraphique. Cette création, Kata, illustre sa méthode créative que l'on pourrait qualifier de « chorégraphie du réel », comme il y a un cinéma du réel qui n'est pas seulement documentaire, et souligne sa rigueur et sa maîtrise technique. On y lit aussi une quête des origines, une recherche sur l'identité, un trouble. Et une certaine réticence à s'abandonner totalement à la force de la danse.


Divulgachons un peu : le bruit sourd au début, dans l'ombre, quand une silhouette que l'on suppose féminine vient en avant-scène, ce sont des coings (Cydonia oblonga) qui tombent. Précision utile pour comprendre le texte qui suivra cette introduction sonore. Car une voix off raconte alors le destin d'un fruit (un/une coing, donc) avec une sensualité certaine et un humour assez distancié tandis que très rapidement, Anna Chirescu entre, très décidée, et enchaîne les katas.


Petit rappel : dans les arts martiaux comme le karaté, le judo ou l'aïkido, un kata est une série de mouvements codifiés que les pratiquants reproduisent pour perfectionner leur technique, avec l'idée d’une forme idéale à atteindre dans le cadre d'une gestuelle codifiée. On peut aussi appeler cela « faire sa barre » si l'on se souvient que la danse occidentale relève aussi, historiquement, de l'art martial et souligner l'influence de toutes ces techniques sur la danse contemporaine, avec de véritables «lignées» de maîtres à élèves (par exemple, et pour ne retenir que l'aïkido, Maître Masamichi Noro (1935-2013) et sa fille, la chorégraphe Satchie Noro, ou André Cognard qui avait formé les chorégraphes Pierre Doussaint (1958-2013) et avec lui Monica Casadeï ; et les exemples abondent). Donc, rien d'étonnant qu'Anna Chirescu enchaîne les mouvements avec force d'ahans, repris par une sonorisation particulièrement subtile… Au point d'en faire une bande son auquel se mêle petit à petit le texte évoquant la révolution qui renversa le dément des Carpates, Nicolae Ceaușescu. Et taktak, fait le bruit, transcrit et projeté sur l'écran, de la mitraillette ; et de taktaktaktak à kata, il n'y a que l'inversion de quelques lettres dans l'intense nappe de celles qui envahissent par projection le théâtre du sol au plafond. 
C'est à ce moment que l'on comprend que le père de la chorégraphe a fui la Roumanie ; qu'elle y est retournée sans savoir ce qu'elle y cherchait sinon le désir de danser la hora (danse traditionnelle vernaculaire des Carpates), manger des coings (il nous faudra la recette de cette fricassée de volaille) et retrouver une vidéo : celle montrant une trentaine de jeunes hommes sur les bords la Mer Noire pratiquant des Katas en 1982 qui a constitué le point d'origine de cette pièce. Car le père de la chorégraphe y figure, avant que, nanti d'un passeport réservé aux sportifs participant à des compétitions, il arrive à Paris pour demander l'asile politique. Le kata traduit donc les racines autant que la discipline pour remonter à l'identité jusqu'à ce « mal de l'Est » qu'évoque la bande-son… Une « Ostalgie » comme le disent encore les Allemands venus de l'ex-RDA.


Mais la danse ? Elle tient dans le détournement des katas qui prennent une dimension spatiale, assument des détournements, se chargent d'émotions au point de ne plus être une séquence homogène d'entraînement, mais une réflexion sur la force et la résistance (un karatéka n'attaque jamais mais répond à l'attaque) et une ascèse de la mémoire par le corps. Elle tient aussi dans le détournement de la danse traditionnelle avec le costume-masque monstrueux. Elle manque un peu à la fin mais nous y reviendrons.
Car Kata s'inscrit dans une démarche plus large, comme l'était Dirty Dancer (2018) où Anna Chirescu interrogeait via, entre autres, la figure de la gymnaste roumaine Nadia Comaneci, la technique et l'excellence. Mais aussi comme Ordeal by water (2021) où cette cunninghamienne patentée (sept ans de CNDC avec Robert Swinston) poursuivait son questionnement sur la virtuosité. Tout cela commence à faire sens : à partir de cette démarche de « chorégraphie du réel » qui continue à nourrir l'œuvre chorégraphique de références et de documentation utilisées par tous les moyens disponibles, pour glisser vers le l'émotion personnelle, Anna Chirescu examine les sources de son identité, ses contradictions (son parcours Cunningham versus Sciences-Po par exemple) et ses inquiétudes comme les pages d'un journal personnel et dansé entre autofiction et documentaire à chausse-trape.

Reste, défaut pas si fréquent, que l'on en voudrait un peu plus, et que cette pièce assez courte (50 minutes) aurait pu s'octroyer un dernier moment : celui où, de tout ce qui précède – et singulièrement le kata paternel sur la plage de l'amère noire (orthographe non homologuée mais à questionner) – il s'agirait de faire « sa » danse. En trop bonne élève, Anna Chirescu peine à s'abandonner, à lâcher prise, à renoncer au contrôle que donne une technique parfaite. Kata manque de cette étape libératoire, l'œuvre montre néanmoins qu'il y a là un ton, une méthode et une artiste que l'on fera bien de suivre.
Philippe Verrièle

Vu le 19 mars 2025 à l'Etoile du Nord, Paris, dans le cadre du festival Immersion danse.

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