“Histoire(s) Décoloniales #Autoportrait” de Betty Tchomanga
Avec ce quatrième opus, Betty Tchomanga referme un chapitre consacré à l’histoire décoloniale bâtie autour de récits qui ont en commun de relier le nord et le sud, l’Occident et l’Afrique. Dans cet ultime récit présenté à DañsFabrik – Festival de Brest, la chorégraphe et danseuse se dévoile en prenant sa propre vie pour objet et livre une autobiographie sincère et passionnante.
Il y avait comme une évidence pour Betty Tchomanga de refermer cette tétralogie consacrée à l’histoire décoloniale à accepter de se dévoiler elle-même, de se prendre comme sujet à part entière de ce récit à construire. Née en 1989 d’un père camerounais et d’une mère française, elle est inéluctablement à l’intersection de deux cultures qu’elle a dû apprendre à conjuguer avec ce que cette double appartenance charrie de contradictions et douleurs. Betty Tchomanga résume cette dialectique infernale en déclarant « Je suis noire en France, je suis blanche au Cameroun. »

Ainsi la chorégraphe nous embarque dans sa destinée singulière. Elle surgit de la salle alors que sur un écran défilent des images, une route que l’on suit dans un environnement qui laisse deviner que c’est bien de l’Afrique dont il s’agit.
Coiffure afro, de dos, Betty Tchomanga, cantonnée sur un mini-estrade d’un mètre carré, bouge en exécutant une série de mouvements et d’épaulements quasi imperceptibles. À mesure que le geste s’élargit, la danseuse dévoile sa biographie, cette recherche d’une identité artistique qui lui est refusée.
« J’ai commencé à danser dans des fêtes de familles » se remémore Betty Tchomanga. Et quand lui vient le désir d’apprendre la danse, le miroir qu’on lui tend insiste sur sa couleur de peau : noire ou métis qu’importe, la dance jazz lui est d’autorité assignée. Et dans la hiérarchie posée par l’institution, la dance jazz arrive fatalement en dernière position après la danse classique sur la plus haute marche, puis la danse contemporaine.
Comment sortir de ce racisme-là qui ne dit pas son nom ? « Je suis noire et je me vois blanche » explique-t-elle au cours de ce monologue syncopé par les tremblements irrépressibles qui animent le corps tout entier, de la tête, des yeux jusqu’aux jambes. On suit ce parcours où l’on croise sa famille, sa mère blanche, son père camerounais avec en magnifique point d’orgue Fela Kuti, superstar nigériane de la World musique, inventeur de l’afro-beat et auteur d’un titre coup de poing Beasts of no nation dans lequel le chanteur dénonce à la fois les dirigeants africains et les puissances occidentales unis dans une semblable corruption. Tout au long de ce récit dansé, Betty Tchomonga tente d’exorciser cette fausse assignation, cette réduction au faciès qui entraverait sa liberté artistique. Elle émaille ces confidences de repères historiques et rappelle qu’il fallut attendre le 12 aout 2025 pour que la France par la voix de son président Emmanuel Macron reconnaisse qu’elle avait bien mené une guerre pendant la décolonisation en 1941 et 1971 avec à la clef une violente répression.

C’est dans ce contexte familial singulier que Betty Tchomonga s’est construite comme femme et comme artiste. Cette série qui se referme avec son autoportrait fut une plongée passionnante dans les récits et les histoires les plus intimes qui relient l’Afrique et l’Occident. La danseuse et chorégraphe décrit ces moments essentiels de notre histoire pour en faire des spectacles palpitants et nécessaires.
Jean-Frédéric Saumont
Vu le 5 mars 2025 au Quartz de Brest- Festival Dañsfabrik.
En tournée :
Les 20 et 21 mars 2026 : Festival MONDES, Théâtre de l’Aire Libre, Saint-Jacques –de-la-Lande.
Septembre 2026- Festival CAP Danse – Concarneau.
Avril 2027 : Théâtre de la Bastille, Paris
Catégories:

















