« Figuring Age » de Boglárka Börcsök & Andreas Bolm
Découverte spéciale à Everybody : Les fantômes de la danse moderne hongroise.
On entre chez elle comme dans un cocon douillet : L'espace est circulaire, ouateux, blanchâtre, comme en suspension. Où les draps blancs n'habillent pas seulement le lit, mais aussi le fauteuil et le canapé. Même non-couleur pour les habits de la maîtresse de maison au visage grimé de blanc. Une allusion aux corps du butô, traversés par fantômes et sphères ? Boglárka Börcsök s'adresse à ses spectateurs, ou plutôt à ses invités – qui s'assoient au sol ou sur les meubles – par la parole, le geste et le regard, le tout légèrement mécanique. Un être drôlement hybride, à la lisière de l'humain.
Rôles inversés
Elle évoque les fantômes qui peuvent se nicher quelque part dans le corps d'une personne et ne vous quittent jamais. Et soudain elle se transforme en l'une des trois danseuses historiques, aujourd’hui décédées, qu'elle avait évoquées au début. Des dames d'entre 90 et 101 ans d'âge, à une époque les professeures de danse de Börcsök. Pour Figuring Age, elle les faisait parler de leur jeunesse et de leur vie en tant que danseuses modernes, vie artistique riche jusqu’à l’interdiction de cette danse « bourgeoise » par le parti communiste en 1950.
Quand Börcsök se déplace dans son appartement – accessoirement chambre d’hôpital ou d’EHPAD – elle prend soudainement le corps et les traits d’une nonagénaire. Et demande à quelques spectatrices de la soutenir, comme elle-même a pu aider les trois interviewées. Dans ce basculement de la situation, le public prend donc la place de l'intervieweuse. Qui n'est autre que Börcsök elle-même. Voilà un rapport artiste-spectateur interactif et intimiste qui bouscule les conventions. Inattendu et même déconcertant au début, quand les spectateurs ont du mal à y croire. Il est vrai que nous sommes en France où il est plus que rare de voir les chorégraphes transformer à ce point la relation scène-salle. Aucin doute, Figuring Age, ça matche avec Everybody !
Paroles de fantômes
Si Börcsök est traversée par la parole d’Irén Preisich, Éva Kovács et Ágnes Roboz, son incarnation ne serait que plate comédie de la vieillesse, si elle ne savait pas convoquer la dimension transcendantale. Grâce à quoi elle devient la passeuse qui permet aux trois figures historiques de s’adresser à nous, en évoquant leur époque active, dans les années 1930. Pour nous livrer quelques souvenirs et dire comment, suite à l’interdiction de la forme de danse qu'elles avaient choisie, elles l'intégrèrent dans leurs méthodes d'enseignement. De cette façon, la danse moderne devint elle-même un fantôme hongrois, même si Börcsök dit: « Un fantôme est quelque chose qui arrive d'un passé qui n'a jamais existé au présent. » La danse moderne hongroise a-t-elle jamais été plus qu’un fantôme ?
Au-delà de la danse, les trois doyennes comparent les époques, nous parlent de la vie quotidienne, de tâches ménagères, de la place de la femme. Surtout celle qui est fille de pédiatre et voulait exercer le métier de son père, lequel trouvait ça trop dur ou trop émancipé pour sa fille et lui refusa de continuer l'école. Une formation en danse devint la consolation du rêve censuré. Et finalement, l'une d'entre elles se montre plus remontée que les autres, compare les époques de 1950 et d’aujourd'hui, constatant que la peur de s'exprimer librement revient dans la Hongrie actuelle, sous un nouveau régime autoritaire.
Galerie photo © Laurent Philippe
Finir en draps blancs
La fin n’est pas moins originale. Au lieu de saluer au milieu de ses invités, Börcsök demande une dernière fois de l’aide au public, cette fois pour se coucher. Dans ses draps blancs elle met fin à l’interview : « Maintenant il est temps pour vous de partir. » Sauf qu’après cette expérience aussi singulière qu’inspirante, on ne rentre pas chez soi. Pas tout de suite. On arrive d’abord dans la salle de projection, où les vidéos montrent les trois dames qui, en leur chair flétrie, évoluent dans leurs appartements respectifs, richement décorés. Elles semblent donc avoir vécu chez elles jusqu’à la fin de leurs jours. Aussi l’ambiance de l’espace blanc et circulaire ne devrait donc pas être interprétée simplement comme hospitalière, mais plutôt comme le tunnel vers une autre forme d’existence. En fantôme ?
Et finalement, un bémol. Car l’installation vidéo annoncée se révèle être une projection classique. Et curieusement, le spectateur y trouve moins de liberté qu’au cours du spectacle, où la proposition participative déjouait les codes. In fine tout se mesure à l’aune des attentes et s’il est tout à fait émouvant de retrouver dans la vidéo certains gestes dansés de la belle performance d’une interprète en quelque sorte hors d’âge, on aimerait que Börcsök, qui se laisse si joliment traverser par la gestuelle des trois pionnières, repense le volet vidéo qui, il est vrai, relève plus de son partenaire Andreas Bolm. L’expérience pourrait alors être vivante de bout en bout.
Thomas Hahn
Festival Everybody, Paris, Le Carreau du Temple, le 15 février 2025
Mise en scène, chorégraphie : Boglárka Börcsök et Andreas Bolm
Texte de : Éva E. Kovávcs, Ágnes Roboz, Irén Preisich
Interprétation : Boglárka Börcsök
Décor et costumes : Boglárka Börcsök et Andreas Bolm
Son et lumières : Andreas Bolm
Chorégraphe : Boglárka Börcsök
Régisseur : Andreas Bolm
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