Christophe Martin, grand témoin
Christophe Martin présente sa dernière édition de Faits d’hiver, festival dont il tient les rênes seul depuis un quart de siècle. Fort de sa passion pour l’écriture chorégraphique il a ouvert les portes de Paris à moult compagnies des régions de France, en miroir de ses propres origines, loin des cercles parisiens. C’est là aussi que vivra le fondateur de Micadanses, après cette 28e édition. Et pourtant, ce qui semble suivre un masterplan très étudié doit tout aux hasards de la vie.

Danser Canal Historique : A l’heure où vous vous apprêtez à quitter Paris pour la Bourgogne, heure où vous lâchez la direction de Micadanses et du festival Faits d’hiver, il est temps de revenir aux débuts. Et même au tout début. Comment la danse est‑elle entrée dans votre vie ?
Christophe Martin : Ma rencontre avec la danse tient à un hasard décisif : j'ai croisé les chemins d’une danseuse. Je n’avais jamais vu un spectacle de danse, ni sur scène ni à la télévision. Ma famille se situait davantage du côté de la musique et de la littérature. Un jour, celle-ci m’a proposé d’assister à une répétition. J’y suis allé, j’ai observé, et j’ai immédiatement été conquis. Une émotion profonde, mêlée d’un sentiment d’évidence, alors même que je ne comprenais rien et que, paradoxalement, tout me semblait clair. À partir de ce moment, j’ai assisté à de nombreuses répétitions. Je n’avais aucune envie d’aller au théâtre et ne suis devenu amateur de spectacles aboutis qu’assez tard. J'ai conservé jusqu’à aujourd’hui le programme de ma première représentation en salle. Et j'ai tout de suite commencé à écrire sur la danse. J'avais besoin de retranscrire ce que je venais de voir.
DCH : On vous sait passionné par la composition chorégraphique, et il est intrigant d’apprendre que vous êtes entré dans la danse en observant l’écriture en train de se constituer.
Christophe Martin : J’ai été immédiatement fasciné par la relation complexe entre la pensée du chorégraphe et sa traduction par les interprètes. L’écriture dépend toujours d’un corps, d’une personne, et devient de fait une co‑écriture. Le chorégraphe découvre qu’un mouvement ne fonctionne pas avec tel interprète et doit l’adapter. Cette zone de tension, à la fois délicate et passionnante, fait de la danse un art singulier. Un autre élément a façonné mon regard : étudiant en architecture et en histoire de l’art, je me suis rendu à la bibliothèque pour chercher un ouvrage sur la danse. Je n’y ai trouvé que des livres photographiques ou des biographies de ballerines et de chorégraphes classiques. J’ai alors commencé à fréquenter les librairies d’occasion et à collectionner des ouvrages parfois anciens. L’édition chorégraphique existait, mais demeurait marginale comparée à l’histoire de l’art, l’architecture ou le cinéma.
DCH : En avançant dans votre parcours de spectateur et d’auteur, on arrive à la création du festival Faits d’hiver en 1999. L’idée d’un festival de danse à Paris était-elle nouvelle ?
Christophe Martin : En tout cas, il n'allait pas de soi de faire un festival en hiver. C’était une initiative de la SACD, sous l’impulsion de Karine Saporta. Tout s’est fait en quatre mois, comme dans un rêve. Le but était de diffuser la création chorégraphique sur la place de Paris, à l’époque vraiment incontournable pour tout chorégraphe. Très vite, le festival s'est défini comme un point de diffusion national pour des chorégraphes émergents, alors qu’à l'époque on parlait encore de « débutants », et venant des régions. Cela a créé une sorte de prisme à partir duquel nous choisissions, ces premières années, les projets sur dossier. Nous étions plusieurs à programmer, notamment avec Karine Saporta et Sophie Renaud. Les premières éditions se sont déroulées à l’Étoile du Nord. Lorsque le festival a déménagé, j’en suis devenu l’unique programmateur. Faits d’hiver a trouvé refuge au Théâtre du Lierre, tandis que je continuais à programmer deux rendez‑vous annuels à l’Étoile du Nord.
DCH : Il semble que vous vous êtes personnellement retrouvé dans cette idée de faire venir à Paris les créations d’autres régions ?
Christophe Martin : Je suis Berrichon, issu d’un territoire un peu oublié. Comme beaucoup d’enfants de ces régions, j’ai dû monter à Paris pour étudier. Mais je n’ai jamais été influencé par le milieu parisien, ce qui m’a permis de défendre ce qui se créait ailleurs. À Paris, on voyait surtout des chorégraphes parisiens ou internationaux. Entre les deux, presque rien. Je me suis donc beaucoup déplacé : Bretagne avec Christine Le Berre, Isère avec Christiane Blaise, Montpellier avec Marc Vincent et Yann Lheureux, Reims avec Marilén Iglesias‑Breuker, Lyon avec Denis Plassard…
DCH : Vous auriez pu appeler le festival Danses d’ailleurs… ?
Christophe Martin : À ses débuts, son titre complet était Faits d’hiver – danses d’auteurs. Karine Saporta défendait ardemment la reconnaissance du chorégraphe comme auteur. Sa position à la présidence de la SACD constituait un levier essentiel. C'était une vraie déclaration de foi.
DCH : Après Faits d’hiver en 1999, Micadanses est né en 2004, « mica » signifiant « mission capitale ». Quelle relation entre les deux ?
Christophe Martin : Micadanses a permis d’accueillir en résidence les compagnies programmées au festival, lançant ainsi les créations au sein de Faits d’hiver. Nous avons pu obtenir des financements supplémentaires, soutenir la production et la diffusion. Les dates parisiennes permettaient aux compagnies d’obtenir des fonds auprès des DRAC. Micadanses, avec ses nombreux adhérents, constituait aussi un public potentiel important.
DCH : Avec « mission capitale » pour nom, la mairie de Paris ne pouvait que vous soutenir…
Christophe Martin : En effet, elle nous a attribué une première subvention pour le festival au moment où il nous a fallu prendre notre envol, en partant de l’Etoile du Nord pour créer l'Association pour le Développement de la Danse à Paris, association qui gère Faits d’hiver et Micadanses. Et Farid Paya qui dirigeait le Théâtre du Lierre, lieu démoli entre-temps, a accueilli Faits d’hiver dans sa salle, dans le XIIIe arrondissement.
DCH : Mais pour répondre à l’objectif affiché de développer la danse dans la capitale, il fallait un lieu de travail permanent. Farid Paya, dans toute sa générosité, ne pouvait vous le fournir puisqu’il avait sa propre compagnie.
Christophe Martin : Il y avait à l’époque les studios de danse occupés par le Centre national de la danse et le Jeune Ballet de France, rue Geoffroy l’Asnier, anciennement utilisés par le Théâtre contemporain de la danse. Le CND allait déménager à Pantin. Qu’allaient devenir ces studios ? Il y avait des projets de musique et de théâtre mais aucun projet chorégraphique n'avait été déposé. Quand j'ai appris ça, j’ai dit qu’il fallait conserver cet emplacement symbolique et historique pour la danse à Paris, avec ses cinq studios, dont deux de grand format. J'ai beaucoup travaillé sur le projet avec Tatiana Lobanovski qui était à l’époque en charge des dossiers danse à la ville de Paris. Et la mairie nous a écoutés, notamment Christophe Girard qui est venu inaugurer très officiellement les studios de Micadanses.

DCH : Vous voilà donc tout près du temple de la danse à Paris, le Théâtre de la Ville ! Une vraie force de frappe municipale…
Christophe Martin : Arrive le jour où je reçois un appel de Tatiana Lobanovski qui me dit « il y a un problème, la ville de Paris ne veut pas subventionner seule le projet Micadanses. Il faut absolument que la DRAC participe. » Nous étions en février, je crois. J’appelle donc Françoise Rougier à la DRAC Ile-de-France et elle me dit « Ok, je comprends. » Le lendemain, elle me rappelle et me confirme l’attribution d’une enveloppe spéciale. Ce qui veut dire que la ville de Paris a été importante parce qu'elle a entériné la nécessité de conserver les studios pour la danse. Après, il y a eu des moments où nous aurions eu besoin d’être mieux aidés, notamment vis-à-vis des frais causés par les bâtiments et la sécurité. C'est nous-mêmes qui avons trouvé notre façon de garantir beaucoup d'accueils gratuits tout en développant une économie spécifique grâce aux studios, ce qui nous permet aujourd'hui d’atteindre environ 50% d'autofinancement.

DCH : Comment abordez‑vous votre mission de programmateur ?
Christophe Martin : Avec un appétit constant. J’aime rencontrer des artistes, découvrir des projets, explorer des lieux. La programmation évolue avec le regard, les références, les enthousiasmes et les agacements. Le milieu parisien est très spécifique, parfois un peu étroit pour moi.
DCH : Par rapport à votre appétit pour ce qui se fabrique dans les régions ?
Christophe Martin : Il y a une sorte de fierté dans notre milieu, sur l'enjeu de la programmation qui serait comme une sorte de cristal taillé et immuable. Pour moi, elle est surtout le produit de rencontres, de déplacements et parfois de découvertes étonnantes. Certains artistes ne m’ont convaincu qu’au bout de dix ans. François Veyrunes, par exemple : deux premières pièces qui ne m’avaient pas touché, puis une répétition vue par hasard, et soudain une écriture transformée.
DCH : Votre ligne ne reste-t-elle pas l’attachement à l’écriture et à la composition chorégraphique ?
Christophe Martin : Un spectacle de danse doit exister sur le plateau : rapport au temps, à l’espace, à la musique. Signifier plutôt que représenter. Aujourd’hui, beaucoup de dossiers accumulent les idées, parfois à caractère militant, sans penser la forme, ni même la chorégraphie ! Pour ma part, je fais confiance au spectateur. Je n’ai jamais voulu délivrer une leçon par l’intermédiaire d’un spectacle.

DCH : Cette question coïncide-t-elle avec la question des générations de chorégraphes qui constitue la trame de l’édition 2026 de Faits d’hiver ? Par exemple Christine Girard, qui a commencé la danse dans les années 1970 est interprète dans la création Les Transparents d’Anne-Sophie Lancelin…
Christophe Martin : Oui, clairement. Pour cette programmation, je suis parti du constat que je pouvais identifier cinq générations de chorégraphes actuellement en activité sur le territoire français. Connu, inconnu, là n’est pas la question. Certains ont fait quatre ou cinq créations et puis on ne sait plus quelle est leur place dans le paysage. Quand ils en ont fait quinze, on trouve qu'ils en ont fait trop. On leur suggère donc, comme à Bernardo Montet il y a trois ans, de dissoudre la compagnie et de partir à la retraite. Pour un artiste cela n'a aucun sens. L’idée est de rappeler que toutes les générations sont nécessaires. J’ai donc mis en relation des artistes d’âges différents, parfois sans qu’ils en aient conscience. Jean‑Christophe Boclé et Anne‑Sophie Lancelin, lui a 70 ans, elle, la moitié environ, sont programmés successivement au Théâtre de la Cité internationale, car ils partagent, selon moi, une même conception profonde de la danse.

DCH : Avec la trame des générations, on pouvait s’attendre à une mise en évidence des filiations entre des personnes et donc des styles ou des approches.
Christophe Martin : Longtemps, la danse s’est construite par filiation directe. On était le danseur ou la danseuse d’un seul artiste.Tout cela a explosé avec les chorégraphes conceptuels. Aujourd’hui, les filiations se tissent dans les manières de penser, de composer, de travailler avec les interprètes ou la musique. Ce sont des affinités, des accointances, non des descendances.
DCH : Vous annoncez votre départ à la retraite. La danse ne va-t-elle pas vous manquer ?
Christophe Martin : Cette 28e édition n'est pas un testament. Elle commence même par un clin d'œil aux débuts, avec le spectacle d’ouverture à l’Etoile du Nord. A part ça, il n’y a pas pour moi de différence avec les éditions précédentes. A partir de mars, je fais mes cartons et je m’installe dans le parc du Morvan, sur un territoire assez protégé parce que vide. Il y a des forêts, des lacs, un tout petit peu d'élevage, et on n'y a jamais utilisé de pesticides. J'ai plein d'escargots de Bourgogne dans mon jardin et il y a encore beaucoup d'oiseaux et d’animaux en général. C’est un endroit à partir duquel je pourrais tisser des liens avec beaucoup de chorégraphes, par exemple avec Thomas Lebrun que j’invite aujourd’hui pour la dixième fois à Faits d’hiver et qui est un ornithologue de haut niveau.
Propos recueillis par Thomas Hahn
28e édition de Faits d’hiver, du 19 janvier au 20 février https://www.faitsdhiver.com/
Catégories:


















