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Bryan Arias : « Hamlet » une création pour le BOnR

Bryan Arias offre sa version de Hamlet au Ballet de l’Opéra national du Rhin. À découvrir à Mulhouse, puis Strasbourg du 30 janvier au 13 février 2026. Il nous raconte ici sa vision chorégraphique du drame shakespearien…

Né à Porto Rico et grandi à New York, Bryan Arias s’est imposé comme l’une des voix singulières de la danse contemporaine, façonnant un langage à la fois théâtral, onirique et profondément incarné. Avec Hamlet, il offre au Ballet de l’OnR une relecture rare d’un classique shakespearien que les chorégraphes abordent peu. Fidèle à l’intrigue originelle tout en en déplaçant subtilement le centre de gravité, il choisit de raconter la tragédie à travers le regard d’Ophélie, dans un univers où l’élégance élisabéthaine dialogue avec un minimalisme contemporain. Pour accompagner cette vision, Tanguy de Williencourt signe un programme musical inédit, tissé d’œuvres de Sibelius, Tchaïkovski et Chostakovitch, qu’il dirige à la tête de l’Orchestre national de Mulhouse.

DCH : Bryan Arias, vous créez un ballet autour de Hamlet. Pourquoi avoir choisi un drame shakespearien, et surtout Hamlet, qui est une œuvre si riche et si complexe ?
Bryan Arias :
C’est une bonne question… Je dois me replonger un peu en arrière. Lorsque Bruno et moi avons commencé à parler d’une création pour une soirée entière, c’était il y a trois ou quatre ans. Le projet Hamlet a été reporté deux fois, ce qui rend le souvenir un peu flou. Je lui avais proposé plusieurs pistes, mais Hamlet s’est imposé presque naturellement. Sans doute à cause de la densité et la complexité du récit, mais aussi pour sa rareté dans le répertoire chorégraphique…. Ce mélange de défi et de curiosité nous a conduits à en faire notre choix final.

DCH :  Respectez-vous la trame originale ?
Bryan Arias :
Dans l’ensemble, oui. Mais pour moi, la première question est toujours : à travers qui ai-je envie de raconter l’histoire ? Quel regard va guider le récit ? Et la réponse s’est imposée immédiatement : Ophélie. C’est un personnage souvent écrasé dans la pièce, dominée par les figures masculines. Je voulais la libérer, lui rendre une place active. Elle offre aussi un point de vue d’observation : Hamlet est dans l’action, Ophélie nous permet de regarder pourquoi ces actions surgissent. Cela me touche profondément.

Avec mon dramaturge, Gregor Acuña-Pohl, nous avons donc décidé de modifier certains éléments. Comment renforcer encore la présence d’Ophélie, notamment dans sa relation avec Hamlet, mais aussi dans la résolution finale du ballet ? Nous avons choisi de la placer en témoin du meurtre du roi Hamlet par Claudius. Elle porte alors ce secret, sans savoir comment le gérer — dans l’amour, dans la morale, dans la responsabilité. Elle devient un aimant, un pôle de tension. On la voit parfois au premier plan, parfois en retrait, mais toujours comme une présence qui observe, ressent, incarne une humanité à laquelle on peut se relier. J’espère que cette constellation attirera le regard du spectateur, le suspendra, le magnétisera.

DCH : Ce point de vue crée une sorte de double regard, presque une illusion théâtrale, comme chez Shakespeare…
Bryan Arias 
:  Oui, une sorte de backstory. Nous avons voulu commencer par cela. Nous avons créé un prologue qui présente les personnages et installe les forces en présence. On y célèbre le retour d’Hamlet, victorieux de la guerre. Tous les personnages sont là. Puis la fête se fissure, les véritables natures apparaissent. Et c’est dans ce prologue que le meurtre a lieu, derrière un tulle, comme dans une zone de mémoire ou de subconscient. Quand le tulle se lève, on entre dans le présent : le couronnement de Claudius. C’est là que commence la pièce, et que notre version se déploie.

DCH : Comment traduisez-vous les éléments dramatiques en chorégraphie ?
Bryan Arias : 
D’abord par un travail préparatoire. Avec Gregor, nous écrivons un script nourri de nos recherches et de nos intentions. J’arrive donc en studio avec une structure. Ensuite, il s’agit de trouver un équilibre entre narration et abstraction : ne jamais être trop littéral, ni trop éloigné du sens. Cela passe par le dialogue avec les danseurs. Ils apportent leurs propres recherches, leurs intuitions. J’adore quand ils proposent des directions, des limites, des nuances. C’est un processus évolutif : nous avançons scène par scène, puis nous revenons en arrière parce qu’une découverte éclaire différemment ce qui précède. C’est ainsi que se construit notre récit physique : dans la collaboration, la conversation.

DCH : Combien de danseurs participent au ballet ?
Bryan Arias :
Environ vingt. Avec deux distributions, ce qui complique les choses. Certains interprètes dansent plusieurs rôles selon les castings. J’essaie d’inclure tout le monde, même si nous devons garder quelques remplaçants en cas d’urgence. J’en connaissais déjà certains : ma femme, Alba Castillo, a créé une pièce ici il y a cinq ou six ans, et j’étais venu l’assister. Retrouver ces danseurs est très agréable. Cela m’aide aussi à imaginer ce que je peux leur offrir aujourd’hui, cinq ans plus tard. J’aime voir l’évolution d’un interprète, et moduler ce que je peux lui proposer, comment le nourrir afin de lui apporter encore davantage. Il y a aussi de nouveaux danseurs, jeunes, enthousiastes. L’énergie était très positive, pleine d’élan. On n’a pas besoin de tirer : on se laisse porter. La troupe est juste fantastique !

DCH : Pour la musique, vous avez choisi Tanguy de Williencourt. Comment travaillez-vous ensemble ?
 Bryan Arias :
Bruno me l’avait suggéré. Dès notre première conversation, la connexion a été immédiate. Il a une sensibilité rare : non seulement une connaissance musicale profonde, mais aussi une intuition très fine de la manière dont la musique peut servir le récit. Il m’a posé des questions très précises sur les intentions, les atmosphères, les trajectoires émotionnelles. Puis il m’a présenté une composition tissée de Sibelius, Chostakovitch, Tchaïkovski — mais surtout Sibelius. Je connaissais peu ce compositeur finlandais, et j’ai été frappé par sa précision, comme par la façon dont son œuvre correspondait à ce que je cherchais. Ses symphonies, parfois longues, se transforment, se fondent, évoluent d’une manière qui rendait les images très claires dans mon esprit. J’ai hâte d’entendre tout cela avec l’orchestre.

DCH : Et pour les costumes ?
Bryan Arias :
Ils ont été un défi, pour des raisons inattendues. Nous visions une esthétique shakespearienne — la cour élisabéthaine — mêlée à des touches contemporaines, pour traduire la vengeance, l’action, l’effritement moral. Mais mon costumier est tombé malade, ce qui a ralenti le processus. L’équipe du Ballet de l’Opéra national du Rhin a été formidable et nous a tiré d’affaire. Même si j’ai dû courir entre répétitions et essayages, parfois toutes les dix minutes. Mais quand une équipe croit au projet, on avance. Le résultat est magnifique. Nous avons imaginé des personnages particuliers, comme Rosencrantz et Guildenstern. Je les ai voulus légèrement difformes, comme des jumeaux étranges, espions du roi, pas tout à fait humains. Pas trop, juste assez pour apporter une touche satirique, un peu d’humour dans une œuvre très sombre. Ils remplissent parfaitement ce rôle.

DCH :  Comment cette tragédie résonne-t-elle dans le monde d’aujourd’hui selon vous ?
Bryan Arias :
C’est une question presque bouleversante. Quand je regarde l’actualité, la corruption, les violences… À la fin du ballet, Ophélie meurt, mais son esprit demeure. Yorick aussi — je l’ai représenté comme un personnage réel, même si pour Hamlet il n’est qu’un crâne. Ophélie et Yorick traversent toute la pièce comme des présences invisibles, influençant les actions du royaume jusqu’à la chute de tous. Ce qui reste, ce sont eux deux. Pour moi, cela évoque une forme de pureté, quelque chose de cyclique. Dans nos vies aussi, les choses montent, s’effondrent, recommencent. C’est ce que je ressens à la fin : une pureté, un recommencement.

DCH : Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
Bryan Arias :
Oui… Je suis devenu père pendant cette production. Cela a été très fort. Cela change ma manière de voir le monde, et celui que je souhaite pour mon fils. Et cela m’a donné une admiration immense pour les femmes, pour l’accouchement, pour cette magie. La naissance de mon fils a été intense. Quand un enfant naît, le temps s’arrête. Rien d’autre n’existe. Et peut-être que cela rejoint la fin du ballet : une fin qui ressemble à un début. Et en choisissant le point de vue d’Ophélie, je me suis aussi demandé comment faire entrer davantage de figures féminines. J’ai fait d’Horatio un rôle féminin. Rosencrantz et Guildenstern sont une femme et un homme. J’ai essayé de mettre en avant l’énergie féminine autant que possible. Je suis un homme, mais j’ai été élevé par une mère célibataire, seule avec deux garçons. Je suis un fils fier, un père fier, un mari fier. Tout cela irrigue naturellement ma manière de raconter cette histoire.

Propos recueillis par Agnès Izrine le 12 janvier 2026.
Photo de preview © Liméart

Hamlet de Bryan Arias par le Ballet de l’Opéra national du Rhin du 29 janvier au 13 février 2026
 

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