« Bonheur » de Maurice Broizat à Artdanthé
Regards décalés sur la félicité, ou comment déconstruire un icosaèdre* qui n’a jamais vu le jour.
Le bonheur est-il soluble dans la danse, dans un repas, dans un icosaèdre ou une chanson ? Dans Bonheur, Maurice Broizat et sa compagnie Love Labo poursuivent un bonheur transdisciplinaire entre la danse et cette catégorie incertaine qu'on appelle « performance », souvent par défaut puisque la vraie forme performative s'est peu développée en France. Par contre, aux Etats-Unis où Broizat (Nathalie, aujourd’hui Maurice) a vécu et travaillé pendant sept ans, à Los Angeles précisément, la forme performative est un pilier du paysage artistique. Iel tire de cette expérience la sève artistique qui rend vain de vouloir catégoriser ce Bonheur, avec ses composantes dansées, chantées et jouées sans paroles : ni « danse », ni « performance ». Et même un zeste d’art plastique, quand le plateau finit par être envahi par de douces balles roses et des boules bleues en mousse, réminiscences aux joyeux foutoirs que le Love Labo a pu (dé)construire dans ses créations précédentes.
Bien dans sa peau ?
Si dans Bonheur, le désordre libérateur n’est plus qu'un souvenir, le côté laboratoire opère pleinement. Les quatre protagonistes tentent toutes sortes d'approches, à la poursuite d'un bonheur par définition insaisissable. L'icosaèdre, comme incarnation et émanation du nombre d'or, se dissout dans les gestes chorégraphiques des uns et des autres, entre les tables qui occupent le plateau et déconstruisent les harmonies et équilibres. Les disputes muettes qui éclatent entre les trois interprètes chorégraphiques font le reste. Ce qui est d'autant plus logique que tout était parti d'une question qui inclut d'emblée l'impossibilité d'une réponse: « Être bien dans sa peau, qu'est-ce que ça veut dire ? » Antonin Appaix, accessoirement fils de Georges Appaix, faisant sien, avec subtilité, l'humour décalé de son père, tire de cette question l'une des très belles chansons de la soirée, composées pour le spectacle et inspirées de la variété française de l'époque pop des premiers synthétiseurs.
Dans un chassé-croisé avec son activité de chorégraphe, Broizat est aussi chercheur.euse en histoire de la danse (notamment autour de Rachel Rosenthal, pionnière américaine de l'art interdisciplinaire et liée à la Judson Church avant la lettre) et a développé pour Bonheur une gestuelle dans laquelle iel intègre « certains gestes verticaux, sagitaux et horizontaux de Rudolf Laban.» Ces gestes, schématiques et répétitifs, arpentent un icosaèdre de l’intérieur, cocon imaginaire et évanescent. Alors quid de la promesse de bonheur ? Celui-ci est fugace, s’échappant des gestes usuels pour s’évaporer dans un quotidien qui voudrait qu’on croie en ses promesses : boire du whisky, fumer une cigarette ou partager un repas alors que tous ces objets du désir sont absents de la scène (et n'existent que par le son). Et plus encore : Arborer ses muscles d'acrobate (Alexandre Bibia) sans leur donner la moindre tâche, célébrer l'union de deux bouches mais attendre la toute fin pour (à peine) consommer la pièce montée..
Galerie photos © Jonathan Dahan et Anaël Miantsoukina
Non-genres de bonheur(s)
Et si le bonheur n’était pas ce que l’on croit ? « Je rêve de spectacles qui rassemblent, dans une joie militante, toutes les luttes pour la justice sociale, la liberté, la paix et je pense que la danse permet de réaliser ce rêve : nous n’avons pas à choisir nos luttes car nos corps sont entiers », écrit Broizat, se référant au « philosophe du futur » Paul B. Preciado et à sa théorie prônant la joie comme technique de résistance et de révolution pacifiste. Transgenre et féministe, il a inspiré, avec son œuvre, Broizat, qui étend sa recherche du bonheur au champ de la non-binarité et assume ainsi dans son identité personnelle cette part échappant à nos catégories qui caractérise aussi ses créations. Est-ce là un moyen d’inviter le « bonheur » à sa table et dans sa vie ?
Le bonheur est sans doute incompatible avec le présent, s'affichant toujours là où on ne se trouve plus ou bien pas encore. « Un jour tu t'en vas, un jour tout s'en va », chante Antonin Appaix (sans faire son Léo Ferré) dans Bonheur, et cette fugacité fait aussi que la beauté de la perfection dont il est question dans Bonheur (en inscrivant une géométrie labanienne du geste dans un icosaèdre) ne peut exister qu'avant ou après le spectacle. Tout comme le bonheur qui semble surtout exister là où un spectacle n'est plus, ou pas encore, obligé de produire du sens. Broizat questionne la possibilité de partager le bonheur de cette liberté-là avec son public, dans l'impossibilité d'échapper à la machine à produire du sens. Ce qui fait que la réflexion sur le bonheur finit drôlement par se détacher de la notion-même et laisse tourner cette quête quelque part entre liberté dadaïste et démonstration de sa propre impossibilité. Ce qui, en retour, ouvre les portes à tous les possibles.
Thomas Hahn
Festival Artdanthé, Théâtre de Vanves, le 18 mars 2025
*Rudolf von Laban utilise l'icosaèdre, un octogone inscrit dans un volume sphérique, dans lequel le danseur peut évoluer et explorer toutes les directions du mouvement ...
Distribution
Conception et chorégraphie : Maurice Broizat
Musique : Antonin Appaix
Avec Jayson Batut, Alexandre Bibia, Silvia Di Rienzo, Antonin Appaix
Assistant à la dramaturgie : Bryan Campbell
Scénographie : Nivine Chaïkhoun
Lumières : Fabrice Ollivier
Son : Guillaume Olmeta
Costumes : Alexandre Bibia et Inès Sassi
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