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Biennale flamenco à Chaillot: « The Disappearing Act » de Yinka Esi Graves

Imaginons que le périple du peuple gitan ne se soit pas arrêté en Andalousie pour rencontrer la population locale et sa culture empreinte d’influences mauresques, ce qui donna naissance au flamenco. Imaginons qu’après avoir traversé l’Asie et l’Europe, ces migrants soient passés par le Détroit de Gibraltar pour s’établir dans une région subsaharienne. Comment leurs musiques et danses auraient-elles évolué ?

Si The Disappearing Act de Yinka Esi Graves semble ouvrir sur une telle potentialité, la Sévillane d’origine londonienne n’a pas créé son acte de disparition pour inventer une forme de danse fictive, mais envoie son corps sur une voie aussi intime qu’historique. Elle y travaille sur son expérience de vie en tant que bailaora  étrangère et surtout, de femme de peau noire, née à Londres et donc appartenant à une diaspora paradoxale puisque son lieu de naissance n’en devrait pas être une pour cette artiste qui a étudié la danse classique et l’histoire de l’art en Angleterre, dans le Sussex.

Fille d’un Jamaïcain et d’une Ghanéenne, elle étudia au Lycée français de Londres et son enfance s’est déroulée en partie au Nicaragua alors qu’elle passa une partie de son adolescence à Cuba. Elle commença à cinq ans, par le ballet, suivie de la danse afro-cubaine. Plus tard, elle pensa faire un passage à Séville pour mieux connaître le flamenco. Et elle y prit racines. Pas étonnant alors, que le flamenco soit pour elle un moyen d’expression universel et complexe, tel un lien entre les continents aussi fertile que la fusion culturelle qui fit naître le flamenco. Mais le flamenco est à son tour un art migratoire qui essaime dans moult directions stylistiques. Et pour Esi Graves, il contient naturellement sa part africaine. En quelque sorte, il y a du flamenco en tout un chacun sachant écouter sa mixité intérieure.


Séville, l’africaine

Et voilà une bailaora noire accompagnée par une cantaora  parfaitement sévillane (Rosa de Algeciras). A la guitare électrique, Raul Cantizano et à la batterie Donna Thompson, afrodescendante comme la chorégraphe. Aussi se mélangent en ce quatuor les cultures, les styles et les époques. La rencontre entre le flamenco et l’Afrique a bel et bien eu lieu, mais sur le sol andalou, dit Esi Graves qui rappelle l’arrivée d’esclaves depuis l’Afrique au port de Séville. Et quand elle traverse le fleuve Guadalquivir pour se rendre au studio de flamenco, elle dit sentir remonter en elle la mémoire enfouie de ces présences. « J’ai dansé sur le pont San Telmo, j’ai laissé mon corps explorer ces lieux historiques, je me suis mise à l’écoute de leurs histoires », se rappelle-t-elle.

The Disappearing Act  se lance par la seule présence d’un incroyable masque fait de fils dorés de plus d’un mètre de long. Une invitation à la disparition en toute beauté et un rappel des forces magiques dans une Afrique qui voyait ses populations déportées par le commerce triangulaire. Et disparaître. Esi Graves, à ce moment-là, relie ciel et terre en déplaçant le flamenco sur le terrain du cabaret et de la magie, tout en remuant les fesses à l’africaine. Elle courbe les éléments de style traditionnels jusqu’à incarner des figures insoupçonnées et évoquer la transe. Pendant ce temps, le chant sec de Rosa de Algeciras déchire cette danse et Raul Cantizano crée un taconeo particulier sur les cordes de sa guitare, à l’aide de ses claves.


Bailaora  transculturelle

Avec le temps, The Disappearing Act  devient de plus en plus « argumental », comme on nomme à Séville le flamenco d’auteur. Esi Graves prend la parole sur scène pour témoigner de sa vie de femme noire : « Je cherche à disparaître devant certains regards. » Elle enfile une perruque de cheveux noirs, lissés comme dans les publicités pour idéaux de beauté à regard colonial. Dessine au sol cercles et lignes pleins de mystères et se maquille comme pour une séance vaudou. Par son rite, la bailaora  transculturelle établit un lien fort avec les époques et les mondes, tout en tenant un discours qui pèse sur une bonne partie de son acte.

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« Je ne sais pas si je ‘danse’ au sens chorégraphique du terme », explique-t-elle. Et pourtant, en fin de parcours, le flamenco prend possession d’elle. Elle l’a convoqué et il arrive. Elle se fond en lui et disparaît au profit du baile. Donna Thompson joue de sa batterie comme si elle frappait un cajon, et pourtant les mains d’Esi Graves retrouvent ce geste volatil indiquant qu’elle se dissout en quelque mode incantatoire. The Disappearing Act  est la première création qu’elle signe seule, et paradoxalement, Yinka Esi Graves s’y révèle pleinement, après que nous l’avions remarquée dans Mailles  de Dorothée Munyaneza [notre critique] et autres Cuerpos Celestes  de Chloé Brûlé et Marco Vargas. Le flamenco démontre ici que dans son rapport intense au sol et aux strates enfouies de l’âme, il est une maison ouverte, un carrefour culturel universel qui peut prendre toutes les formes, sur tous les continents. Car il en est ainsi avec les arts et les langues qui sont nées par la fusion des identités.

Thomas Hahn
Vu le 5 février 2026, Chaillot Théâtre national de la danse

Concept, mise en scène, chorégraphie, interprétation :  Yinka Esi Graves
Direction musicale et guitare : Raúl Cantizano
Batterie et textes : Remi Graves
Chants : Rosa de Algeciras
Lumières, technique lumière et vidéo : Carmen Mori
Image et cinématographie : Miguel Ángel Rosales
Costumes : Stephanie Coudert

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