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« Bani Volta » de Bienvenue Bazié

En création mondiale à Chaillot, une pièce sur la mémoire coloniale… ou quand les corps réveillent l’histoire.

Avec Bani Volta, Bienvenue Bazié compose une œuvre où la danse devient un instrument capable de faire remonter à la surface ce que les récits officiels ont laissé sédimenter. En s’emparant de la guerre du Bani Volta (1915-1916), vaste soulèvement anticolonial mené dans une région qui va du fleuve Bani, au Mali, à la boucle de la Volta, au Burkina Faso, le chorégraphe ne cherche ni l’illustration ni la reconstitution. Il ouvre un espace où les corps, traversés par les mémoires, réactivent une résistance longtemps tue. Celle de villages qui refusent de se faire enrôler pour servir de chair à canon lors de la Première Guerre mondiale.

Née d’un processus de recherche-création réunissant artistes et chercheurs en sciences humaines et sociales, la pièce s’appuie sur un matériau dense — archives, chants, récits, études — mais c’est la scène qui en révèle la charge vive. Bazié ne raconte pas : il laisse les corps porter ce qui ne se dit pas, ce qui se transmet par trépidations, par secousses, par élans.


Sur le plateau, dix interprètes — femmes et hommes à parts égales — forment un collectif mouvant, un organisme traversé par des forces contraires. La gestuelle, précise et organique, puise dans les stratégies de combat identifiées par les recherches : lignes compactes, cercles de protection, éclatements soudains, replis rapides. Les danseurs ramassent des pierres imaginaires, se protègent d’un même souffle, avancent comme un seul corps avant de se disperser. Les gestes ne figurent pas la guerre : ils en rejouent les dynamiques, les tensions, les respirations. L’ennemi, lui, n’apparaît jamais. Il se devine dans les impacts, dans les torsions, dans les déséquilibres qui traversent les corps. Cette absence ouvre un espace d’interprétation plus vaste : la violence coloniale devient une pression invisible, un souffle hostile qui agit sans se montrer.

La pièce accorde une place essentielle aux femmes, rappelant que la révolte de 1915 naît en premier lieu d’un acte de violence commis contre l’une d’elles qui lui fait perdre son enfant. Ce sont les femmes qui incitent les hommes à se lever. Sur scène, elles ne sont pas des figures symboliques : elles portent la lutte, la soutiennent, la relancent. Leur présence, à la fois ancrée et incandescente, redonne à cette mémoire une profondeur politique trop souvent effacée.

La chorégraphie, nourrie des ateliers menés à Ouagadougou en 2024, s’inscrit dans la continuité du travail de la compagnie Auguste Bienvenue, qui depuis vingt-cinq ans mêle danse, recherche, engagement social et transmission. On y retrouve cette volonté de faire de la scène un lieu d’émancipation, où les récits minorés trouvent une forme, une voix, une vibration.

Galerie photo © Zamna

Ce qui frappe, au-delà de la dimension historique, c’est la manière dont Bani Volta fait sentir la vie au cœur même de la guerre : la peur, la rage, la perte, mais aussi la joie, l’amour, l’élan vital qui persiste malgré tout. Les corps ne se figent jamais dans la douleur ; ils traversent, résistent, se relèvent. La danse devient alors un acte de mémoire active, un geste de réparation, un souffle qui relie passé et présent.
Présentée aujourd’hui en France avant une tournée espérée au Burkina Faso et sur le continent africain, Bani Volta s’impose comme une œuvre nécessaire. Elle rappelle que l’histoire ne se transmet pas seulement par les mots, mais par les corps — par ce qu’ils portent, ce qu’ils ravivent, ce qu’ils refusent d’oublier.

Agnès Izrine
Le 16 janvier 2026 à Chaillot Théâtre national de la Danse.

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