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Artdanthé x Biennale du Val-de-Marne Pol Jimenez et Andrea Givanovitch

Poly-faunies au Générateur, en gestes queer (Some faggy gestures) et par un Vaslav catalan (Lo Faunal).

À Gentilly, Le Générateur offre un espace performatif comme on en trouve rarement. Et plus la configuration vivifie le rapport entre l'artiste et son public, plus on souhaite pouvoir multiplier l'expérience. Pour Lo Faunal  de Pol Jimenez, tout le monde était assis en tri-frontal, au sol, sur des banquettes ou des chaises. Sans gradinage donc, dans une ambiance de spectacle de rue. Le vent, le décor urbain, le va-et-vient (et éventuellement la pluie) en moins. Bref, des conditions de rêve. 

Notamment pour Pol Jimenez qui est, comme son prénom l'indique, un artiste de la scène barcelonaise. Formé en flamenco et en danse espagnole, il est lauréat du concours chorégraphique du Ballet national d'Espagne (2011) et crée aujourd'hui des spectacles dans les tablaos de Barcelone, tournant en parallèle ses pièces dans les festivals français. Et il faut dire que, dès sa sortie de son cocon blanchâtre reliant le sol au plafond, il fascine dans Lo Faunal  en arborant une animalité dionysiaque.

D’un Faune l’autre

Et souvenons-nous : Cet après-midi là, où Stéphane Mallarmé débusqua le faune sur les « bords siciliens d’un calme marécage », la créature se demanda : « Aimai-je un rêve » ? Et depuis que Debussy lui fit rencontrer Nijinski, le Faune ne cesse de réinventer sa sensualité. Au Générateur, la bête se cachait d'abord dans le cône vertical d'une énorme bâche presque transparente, comme dans son propre songe. Et en sortant, se dévoila dans une animalité toute carnavalesque, telle qu'on en croise aujourd'hui encore dans les campagnes sardes, basques ou catalanes.

Satyre en extase, il se frotte à l'air, au sol, aux sons et à ses castagnettes. S'en sert pour se frapper et en sortir des sons inattendus, comme un John Cage de son piano préparé. D'une souplesse extraordinaire jusque dans ses pieds et ses mollets, ce Faune-là fait la fête et ne s’en cache pas. Il porte sa bâche froissée telle une bata de cola appartenant à un ange. C'est presque une image de Renaissance, un être sans sexe ou de tous les sexes.

Galerie photos © Bernard Bousquet

Ainsi retourne-t-il dans sa toison géante à la manière d'une chrysalide, pour en ressortir juste vêtu d’une idée de corsetage, par un grillage de scotch blanc collé sur sa peau. C’est maintenant un autre Faune, à l’existence moins foisonnante, et on passe quasiment à un autre spectacle. Ce Faune nouveau est conscient de son public et de ses mouvements, quasiment en les calculant, comme si l’hémisphère gauche du cerveau tenait sa revanche intellectuelle sur l’état instinctif initial. Et seule la métamorphose à l’intérieur de la toison géante relie les deux parties. Ainsi que, bien sûr, la figure du Faune. 

Poème d’amour et gestes faggy

Ensuite, pendant l’entracte, c’est l’espace qui se transforma. « Ce sera en frontal », nous prévient-on au sujet du second solo de la soirée, Untitled (Some Faggy Gestures)  d’Andrea Givanovitch. Ce sera presque ça, mais surtout pas comme dans un théâtre. Givanovitch semble se trouver en son atelier, en train d’écrire un « They love dead queers here » sur un panneau blanc carré. Un geste, presque comme s’il taguait dans la rue. Et une référence au recueil Don’t call us dead du poète queer californien Danez Smith dont les poèmes négocient le désir de vivre face à la mortalité précoce, due au sida et aux armes à feu, aux gangs et à la police. Aussi, certains gestes de Givanovitch expriment le besoin de se protéger. Leur charge émotionnelle nous renvoie quelque part vers l’époque où les artistes exprimaient leur désarroi face au sida.

Plus qu’un spectacle, (Some faggy gestures) est une suite de tableaux. Dont justement celui où Givanovitch, couché au sol, semble vouloir nous parler, sans y arriver. C’est en cette position précaire, peut-être sous le joug d’un flic, qu’il récite finalement un poème de Smith. Bare commence par une phrase qui rappelle l’incontournable mème pasolinien où il est question de « jeter son corps dans la bataille ». Mais Smith ajoute une dimension amoureuse : « For you I’d send my body to battle ». C’est un poème d’amour face à la vie qui dévisse.

Galerie photo © Bernard Bousquet

Ce solo entier incarne les vibes du poème, entre désir et inquiétude. Pour son tableau final, Givanovitch remplace ses vêtements très stylés par une peinture verte dont il couvre son corps, de haut en bas. L’ambiance musicale passe au rap, le performer prend une pose de Faune et exécute un saut vertical qui le propulse à une hauteur qu’aucun Nijinski n’aurait jamais atteinte. Une extase sculpturale, dans une ambiance sonore et une imagerie du corps en mode boîte de nuit faggy  (lisez : gay) à la Berghain… ! Mais nous étions, finalement, au Générateur, où le performeur avait installé, pour accueillir ses gestes, un petit équipement de DJ, sans passer à l’acte de clubbing, tout en révélant le potentiel du lieu en matière de fête. 

Thomas Hahn

Spectacles vus le 19 mars 2025 Le Générateur, Gentilly, dans le cadre des Festivals Artdanthé et La Biennale de danse du Val-de-Marne

Lo Faunal Distribution
Direction artistique et chorégraphie : Bruno Ramri
Chorégraphie et interprétation : Pol Jimenez
Composition et collage musical : Jaume Clotet
Lumière : Lucas Tornero
Design costumes : Maria Monseny
Conception costumes : Brodats Paquita
Scénographie : Maria Monseny, Bruno Ramri

Untitled (Some  Faggy Gestures) Distribution
Chorégraphie, lumières et costumes : Andrea Givanovitch
Musique originale : Clément Variéras
Musique additionnelle : Self Destruct  de Slayyter 

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