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Ardanthé en fête !

À l’approche de la trentaine, on commence à sentir les effets du temps. La maturité guette et on fait tout pour continuer à se sentir jeune. Est-ce pareil pour un festival de danse ? Artdanthé fête ses 27 ans avec huit créations et sept premières françaises en trois semaines de festival. « Un élan de nouveautés donc et c’est précisément dans cette nouveauté que se situe notre continuité », conclut l’édito de l’édition 2026. Et pourtant le temps, l’histoire mondiale, la mémoire et l’héritage jouent un rôle important dans la première partie du festival. Mais Artdanthé s’empare aussi de l’art queer et de questions d’identité en général. À voir du 10 mars au 3 avril !

Ouverture le 10 mars avec une bonne dose de radicalité autrichienne. Doris Uhlich, à elle seule une institution dans l’hémisphère germanophone en raison de son travail avec des performers aux corps marginalisés, se montre en duo avec Susanne Kirnbauer, une ancienne ballerine du ballet de l’Opéra national de Vienne. Jusque-là, rien de trop extravagant. Par contre, ladite Kirnbauer a aujourd’hui plus de 80 ans au compteur ! À 45 ans, première soliste et donc danseuse étoile, elle fut obligée de faire ses adieux à la scène. Elle eut sa vengeance, devenant la directrice du ballet de la Volksoper (opéra populaire) de Vienne. Aujourd’hui elle remonte sur scène selon l’appel lancé par Uhlich : Come back again. La revoilà, et selon les images filmées, elle a dû trouver un vrai bain de jouvence.

Il y a une jument aussi. En tout cas il y avait Le Cheval, un numéro de cabaret joué à Paris en 1939 par une danseuse et humoriste allemande ayant fui les nazis : Julia Marcus (1905-2002). Entre danse expressionniste et cabaret politique, la chorégraphe Marion Sage (son esthétique ne l’est pourtant pas) répond aux archives qu’elle consulta à Berlin et s’inspire également de la vie qu’elle mène aujourd’hui en Galicie, où elle travaille en milieu rural, où elle a moult occasion d’observer les chevaux qui y vivent en liberté. Le titre de ce solo ne peut donc être que : Jument. Toute ressemblance avec le dadaïsme serait-elle totalement fortuite ?

Vivre pour toujours ?

L’histoire mondiale hante aussi le solo de Yulia Arsen, chorégraphe d’origine russe qui vit à Paris depuis 2023. Une autre artiste en exil, donc ? Plutôt non (puisque l’histoire de la danse ne bégaye pas) car très active en Europe centrale et notamment en Allemagne. Par ailleurs interdisciplinaire, comme ce solo en compagnie du musicien expérimental Wassily Bosch, solo-duo donc, au titre qui interroge : Do You Really Wanna Live Forever. Et retour à la Perestroïka, aujourd’hui une ère révolue, à travers sa musique pop, déformée pour l’occasion, et des archives sonores personnelles. La Pérestroïka, les souvenirs, la danse folklorique, le ballet et la musique avec la rengaine dans Forever young d’Alphaville qui donne le titre: tout s’échappe dans la déconstruction de l’histoire.

 

Mémoire collective et personnelle se côtoient encore dans Tordu de Martin Gil, né en Argentine, qui se penche sur l’histoire du rock argentin, un mouvement artistique de libération et d’émancipation – en Argentine on parle de « rock nacional » – qui tente aujourd’hui de ne pas se faire écraser sous le néolibéralisme de Milei et Trump.

Le Britannique Connor Scott a réussi à remonter sept générations d’histoire familiale pour trouver un certain Cat-Gut Jim, son cinq-fois arrière-grand-père qui vécut de 1827 à 1865. Pas sûr cependant que Scott y fasse vraiment un récit historique. Il semble plutôt s’intéresser au fait que cet arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père fut un artiste de rue et satiriste politique. Heureux qui peut ainsi s’identifier à un ancêtre et lui emboîter le pas (de côté) pour le ramener à la vie, en quelque sorte, même si la vie de ce Jim-aux-tripes-de-chat (pour tenter une traduction) fut brève et tout sauf forever

Queerness

Ardanthé est un festival qui n’a jamais fermé ses portes aux artistes queer. Cette année, il croise même les chemins d’un festival queer parisien bien trempé, à savoir Jerk Off, destiné à « à rendre visibles les voix et les corps LGBTI+ ». Deux spectacles sont présentés en commun, en une soirée Jerk Off à Vanves. Si le premier est le Cat-Gut Jim de Connor Scott, c’est qu’iel est défini.e comme un.e danseur.euse. Ce n’est pas le fait d’être né.e au Royaume-Uni et vivre à Lisbonne qui fait la différence. 

Le second solo de la soirée appartient à Wojciech Grudziński, né en Pologne, basé à Amsterdam et un monsieur cis-genre, engagé dans l’exploration de l’inclusivité, de la queerness et de l’acceptation de la diversité. Dans Threesome, il s’intéresse, comme Connor Scott, Yulia Arsen ou Marion Sage à des figures du passé, autrement dit, à des danseurs qui ont été confrontés à un régime totalitaire. Threesome, parce que Grudziński convoque les biographies et l’expérience de trois danseurs de la Pologne communiste d’après-guerre dont deux ont choisi d’émigrer. Si l’esthétique queer avec laquelle Grudziński interroge leur héritage a quelque chose à voir avec leur danse sous le communisme, il est certain que l’émigration fut quasiment obligatoire.

 

Bryan Campbell, artiste queer américain installé à Paris, plonge dans Moby Dick d’Herman Melville. Pour évoquer la relation entre le capitaine Achab et le narrateur Ismaël, il s’associe à Olivier Normand que nous connaissons par sa participation à la troupe du cabaret Madame Arthur et son solo Vaslav. Dans Submersion Games, les deux interrogent les états de confusion entre désir et violences, sexe, maladresse et frustration, en s’invitant dans une relation entre deux hommes, imaginée au 19ème siècle. Il s’agit bien de se laisser submerger…

Citons encore l’une des créations de cette édition, le duo Âmes Coming de Marine Colard qu’elle interprète avec Gregor Daronian, autant drag queen que chanteur classique. Un regard sur notre construction identitaire par les métamorphoses de deux corps qui se confondent. Et si un androïde aimait danser la cumbia ? L’Argentin Juan Pablo Cámara qui vit à Berlin présente son solo ?lat1n0 lors de la soirée de clôture qui réserve bien d’autres surprises

Engagements et identités

Très international, Ardanthé présente une majorité de propositions qui naviguent sous pavillon anglais, linguistiquement parlant. Et ses titres croisent des engagements divers et variés. C’est vrai pour Have a safe travel de et avec Eli Mathieu-Bustos qui y raconte sa propre expérience de discrimination raciale en sa faisant arrêter par des policiers dans un train. C’est vrai pour Secretely Troubled de Bettina Blanc Penther qui nous fait entrer dans l’espace mental d’un adolescent sur des airs de rock romantique.

La sororité est le sujet de Marinette Dozeville dans son duo Etudes pour chevalières, autre création du festival. Dans cette création avec la musicienne Fanny Lasfargues, la chorégraphe rend hommage à ses deux sœurs, absentes sur scène mais lointainement présentes dans sa vie. Aussi elle dédie ici un rituel chevaleresque à la force collective des femmes et personnes non binaires où les présences de ses sœurs se mêlent à sa propre incarnation. Alors, terminons sur l’une des artistes phare de cette édition. Il s’agit de Lisbeth Gruwez qui présente Tempest, son nouveau solo où elle interroge la colère comme phénomène tempétueux et cherche, à travers les arts martiaux, des manières constructives de faire de la colère une force de transformation

Nous abordons donc cette édition avec le sentiment d’un festival qui continue de se déplacer, attentif aux voix qui bousculent comme à celles qui réparent. Une manière discrète mais tenace de rappeler que la danse reste un lieu où le monde se lit autrement.

Thomas Hahn
Artdanthé 2026 du 10 mars au 3 avril

 

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