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Aina Alegre : « Fugaces »

La première création d’Aina Alegre en tant que co-directrice du CCN de Grenoble rend hommage à Carmen Amaya à découvrir du 20 et 22 mars à La MAC - Maison des Arts de Créteil et le 25 mars au Théâtre de Corbeil Essonnes, dans le cadre de la Biennale de Danse du Val-de-Marne.

Si le flamenco connaît une légende, une figure historique avec un « avant » et un « après », cette figure-là est, sans conteste, Carmen Amaya. Une vraie Carmen, dans le sens de Mérimée et de Bizet, pour son courage à défier les codes de son époque, quelques décennies après celle des auteurs français fantasmant sur la belle Andalouse. Aina Alegre aussi bouscule aujourd’hui quelques codes, par sa manière d’envisager la direction d’un CCN français [voir notre entretien] et ici, dans Fugaces, par une approche du flamenco qui surprend et passionne.

La rencontre devait se faire, un jour, entre la danse gitane et Alegre qui consacre son œuvre au marteler-frapper. Et comme elle le souligne dans notre entretien, Amaya était Catalane, comme Alegre. Mais à parler de flamenco, on en est presque à introduire une fausse piste. Ce flamenco, elle le suspend pour se rapprocher de la pionnière historique, puisqu’il ne s‘agit pas d’être Carmen Amaya mais de la devenir, par une quête du geste qui part d’un lointain écho sonore filmique (mais sans l’image) de la fugace vedette hollywoodienne, alors que le plateau est encore plongé dans l’obscurité.

L’un.e après l’autre, les sept interprètes entrent en scène, dansant dans le silence, en ombres chinoises, construisant la force d’un groupe qui finira par envahir les gradins dans une déflagration d’énergie shamanique d’une force rarissime. En cours de route, quand la danse devient festive et éruptive, quand le son de cloches de vache se mêle aux envolées festives de la tromboniste, on se surprend parfois à s’interroger sur le véritable rapport à Carmen Amaya. Mais on comprend rapidement que le sujet est ici moins sa danse que sa force intérieure.
Si quelques gestes rappellent le flamenco, en citations digérées et extrapolés avec délicatesse par chacun.e, le collectif l’emporte sur l’individualité, si puissante chez Amaya. Alors, faut-il aujourd’hui un septuor pour arriver à la cheville rebelle de la danseuse sévillane, née en 1918 dans un camp de gitans ?

On songe à Alegre dans son solo R.A.U.X.A. lire notre critique] : N’était-ce-pas déjà, dans sa puissance immémoriale, une émanation de Carmen Amaya ? Il y a dans Fugaces des gestes individuels qui prolongent les gestes et attitudes (dans le sens le plus large du terme) d’Amaya, tel le buste dénudé d’une danseuse qui correspond au fait qu’Amaya osa danser en pantalon et gilet pour s’approprier le style vestimentaire et chorégraphique des hommes.


Plus tard, les apparitions des un.e.s et des autres sont ici parfois si fugaces, sous des lumières presque stroboscopiques, que leur façon de dématérialiser le corps rappelle la démarche de Kazuo Ohno, qui jadis se laissait traverser par Hommage à La Argentina pour offrir à cette autre légende du flamenco un hommage en apesanteur. Et on comprend qu’ au lieu de chercher une vaine recréation de son style, Aina Alegre accueille, à l’instar du grand maître du butô, une légende du flamenco dans son univers personnel. Pour le transcender avec grâce, en route vers de nouveaux territoires.

Et lorsqu’on est, éventuellement, encore en train de s’interroger sur la démarche – ces images de fureur et de puissance seraient-elles en fait des projections sur une Amaya victime de son image ? – la fulgurante vague humaine qui avait envahi la salle se retire et la cérémonie façon vaudou se détend, alors que la musique voluptueuse continue à bourdonner dans la tête du spectateur. Et soudain, on voit Carmen Amaya danser en silence. Tout avait commencé par le son, tout se termine par l’image. L’art de la dissociation d’Aina Alegre va jusque-là ! Et la projection nous révèle à quel point Alegre a raison : impossible de sous-estimer la force chorégraphique, physique et surtout mentale d’Amaya, danseuse dont l’existence fut des plus fugaces et qui a pourtant laissé les traces les plus profondes.
Thomas Hahn
Vu le 11 mars 2025 MC2, Grenoble

Du 20 au 22 mars à la MAC de Créteil, Le 25 mars au Théâtre de Corbeil-Essonnes, dans le cadre de la Biennale de Danse du Val-de-Marne.

Distribution
conception et direction artistique : Aina Alegre | création et interprétation : Adèle Bonduelle, Maria Cofan, Cosima Grand, Hugo Hagen, Hanna Hedman, Yannick Hugron, Gwendal Raymond | création lumière : Jan Fedinger | création et espace sonore : Vanessa Court | costumes : Aina Alegre, Andrea Otín |

 

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