« 21 » & « Gira », par Rodrigo Pederneiras pour Grupo Corpo
L’inoxydable compagnie brésilienne revenait à Lyon avec un pilier de son répertoire, 21 qui a été souvent vu et Gira, beaucoup plus récent, et par là, jamais montré à ce public lyonnais qui fut à Rodrigo Pederneiras un peu ce que celui de Paris fut à Pina Bausch. Presque 25 ans entre les deux œuvres et un Brésil qui a changé. La confrontation des deux pièces permet de le mesurer.
Depuis 1994, avec déjà une représentation de 21, la compagnie Grupo Corpo est venue très régulièrement à Lyon où le public entretient une relation particulière avec elle. Ainsi en 2005 une représentation d’Onqotô ayant été interrompue par une panne électrique la compagnie avait décidé de la rejouer quelques jours plus tard... Les spectateurs, venus nombreux, avaient alors tous apporté une rose pour remercier Rodrigo Pederneiras qui raconte, encore maintenant, cette anecdote avec émotion… Mais, malgré cette relation privilégiée avec les Lyonnais, il n’a plus été programmé depuis 2015... La représentation de 21 et de Gira avait donc valeur de retour vers le « souvenir d'un lieu cher », mais l'évolution sensible dans Gira, plus récente et jamais présentée au public français, marque un peu plus qu'un changement stylisitique chez un chorégraphe qui tient une place unique dans le paysage chorégraphique de son pays.
À tort ou à raison, 21 (1992) tient de la référence. Parce que c'est par là que le chorégraphe fut découvert hors du Brésil, mais aussi parce que Pederneiras revendique lui-même cette création comme un tournant, marquant dans cette pièce élaborée de façon mathématique à partir de la destructuration du chiffre 21, grâce au musicien Marco Antônio Guimarães et son groupe Uakti, sa rupture esthétique avec le chorégraphe Oscar Araiz. Ce dernier, né en 1940 et un peu disparu de nos radars chorégraphiques depuis son départ du ballet du Grand Théâtre de Genève en 1988, a été une référence des années 1970 et 1980 par sa fusion entre une forme académisante et des influences latinos-modernistes (en musique ce serait aussi le cas d'un compositeur comme Ernesto Lecuona en plus « classique »), exactement ce que fut Rodrigo Pederneiras à ses débuts, jusqu'à 21 donc et aussi un peu après…
Galerie photos Gira © José Luis Pederneiras
À le revoir, trente trois ans après sa création, 21 date mais pas tant que cela. Il faut se dégager de l'évidence d'une construction par succession de saynètes composées pour leur valeur de tableaux abstraits aux effectifs variables. Cette structuration s'impose d'autant que la pièce affecte cette orientation systématique (déroulement d'une coulisse à l'autre) comme principe et donne donc la sensation d'une suite de promenades obligatoires (pour emprunter le titre d'une pièce d'Anne Nguyen). Mais cette impression générale néglige qu'à la moitié environ, tout change, au niveau des costumes — abandonnant le collant intégral jaune au profit de tenues tout aussi collantes mais bariolées — comme de la scénographie — avec un grand patchwork en toile de fond qui remplace le rideau de tulle et ses jeux de lumière pour le solo féminin avec sa « poursuite » presque confidentielle.
Si la première partie, aujourd'hui, se rattache à un certain « modern abstrait spectaculaire » dont la compagnie Pilobolus pourrait être tenue pour le modèle, avec cette seconde partie, quelque chose de plus « exotico-relâché » prend le dessus. Non sans quelques facilités qui demeurent, malgré les ans. Un plaisir un rien coupable comme découvrir la modernité de Brasilia à travers Bébel de L'Homme de Rio (Philippe de Broca, 1964). Mais, de la même façon que Nikolaïs peut trouver sa place au cabaret (Decouflé l'a démontré en reprenant Upside Down pour le Crazy Horse), cette modernité sexy, déhanchée et enjouée possède un ton singulier qui demeure au delà des années, voire qui gagne, au regard des errements de certaines formes déceptives d'aujourd'hui, une légitimité. Ainsi, 21 demeure une manière d'entrée à une réalité moderniste et tropicaliste qui pourrait permettre d'aller vers autre chose.
Autre chose pourrait-être ce Gira (2017). La forme de cette œuvre tranche. À commencer par les décors de Paulo Pederneiras et les costumes de Freusa Zechmeister plus simples que dans les productions précédentes de Grupo Corpo et qui ne changent pas tout au long de l'œuvre. Les danseurs restent assis sur leur chaise, sous une lampe, espacés sur les trois côtés de la scène, sortant d'un voile noir pour danser leur variation et s'y ré-envelopper immédiatement ensuite. Une théatralité dramatique rare chez Pederneiras. Tous les danseurs portent une même longue jupe blanche et l'ensemble reprend les codes d'une séance d'Umbanda que l'on semble suivre jusqu'à son acmé, jusqu'à la montée d'une forme de transe. Réalisme inhabituel pour Grupo Corpo et que l'on peut même lire comme une discrète prise de position politique. En 2017, le Brésil s'enfonce dans une crise violente, la présidente Dilma Rousseff est destituée par le Sénat, l'élection de Bolosonaro s'annonce (2018). Or, l'Umbanda est une religion afro-brésilienne née au début du XXe siècle, qui outre son syncrétisme, combinant des éléments du spiritisme, des traditions africaines, des croyances indigènes et du catholicisme, s'adresse à des croyants très souvent défavorisés et valorisant la culture « afro ». Gira ne peut pas être, dans ce contexte, une œuvre neutre. Pas un brûlot politique, mais une attention ; pas une œuvre indécente, mais une gestuelle plus érotique que d'usage pour Grupo Corpo (et paradoxalement peu de différence, sinon dans les portés, entre femmes et hommes)… Une forme de post-modernité teintée d'une certaine gravité. Est-ce un pas de côté ou une nouvelle tendance ?
Le public lyonnais étant resté inconditionnel, il y aura bien une nouvelle occasion de le vérifier.
Philippe Verrièle
Vu le 27 mars 2025 à La Maison de la Danse, Lyon.
À voir les 2 et 4 avril à la MC2, Grenoble.
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