Xie Xin, du « Rite of Spring » à « In Satie »
En première européenne au Théâtre Les Gémeaux de Sceaux, le Xiexin Dance Theatre s’est emparé de la naissance de la musique contemporaine occidentale, revue par la compositrice chinoise Fu Yifei. Où Xie Xin invite d’abord à la détente pour ensuite frapper avec une puissance obsédante. Légèreté, cataclysme et reconstruction offrent un voyage émotionnel intense en compagnie d’une troupe de danseurs asiatiques navigant entre les hémisphères. A l’origine, un incendie…
Serait-ce la face cachée du Sacre, comme la lune préserve la sienne ? Chez Nijinski, la communauté danse le sacrifice à venir de l’élue pour que le renouveau de la nature puisse avoir lieu. Xie Xin retourne ce motif comme un gant, tout en s’inscrivant dans la trame imaginée par Nijinski. Chez elle, le cataclysme a déjà eu lieu et nous assistons à la renaissance de la vie. Surmonter un traumatisme par la danse ? C’est exactement ce que cette grande chorégraphe de Shanghai réussit avec The Rite of Spring, et ce traumatisme est le sien, le cataclysme – toutes proportions gardées – s’étant déroulé dans son studio de danse, à Shanghai.
Un jour, un incendie ravagea les locaux de sa compagnie, le Xiexin Dance Theatre. C’était en 2023 et donc peu après la pandémie, qui mettait déjà à l’épreuve le monde de la danse. « C’était comme si l’incendie se produisait à mon domicile », se souvient-elle en rencontrant Danser Canal Historique au théâtre Les Gémeaux de Sceaux, lieu de la première européenne du double programme. « Ce studio, nous l’avions construit nous-mêmes, c’était notre maison où nous dansions ensemble. Et un jour j’ai reçu une alerte incendie. Nous nous précipités vers le studio et en arrivant o voyait la fumée monter au ciel. Sept jours plus tard, j’ai été autorisée à me rendre sur les lieux pour la première fois. Tout était terriblement noir et tous les meubles étaient détruits. J’avais l’impression de sentir la chaleur et les flammes. »
Résilience
L’expérience était douloureuse, mais les deux créations qui font écho à l’incendie – The Broken Sense of Beauty pour le Staatstheater Wiesbaden en Allemagne et The Rite of Spring pour sa propre compagnie – ne sont pas centrées sur le motif de la mort. Personne ne se trouvait dans le studio au moment de l’incendie. Il n’empêche…En racontant l’histoire d’une résilience, Xie Xin place Rite of Spring sous l’égide originelle du Sacre. Chez Nijinski, la résilience exclut l’élue. Chez Xie Xin, elle est collective et la reconstruction se détache du cycle des saisons pour envisager la prochaine étape dans une vie humaine. « Tout le monde connaît des moments sombres dans la vie et a besoin de trouver au fond de lui-même l’énergie et la lumière pour rebondir », affirme Xie Xin.
Son Sacre en peint une métaphore éclatante, où la beauté germe de l’intérieur, dès les débuts où le Rite of Spring façon Shanghai s’ouvre sur un tableau où des danseurs vêtus d’une seconde peau noire forment un paysage calciné. De cendres mouvants et en corps haletants, cette danse-théâtre de la cruauté est comme hantée par Antonin Artaud et une force sonore inouïe . « La compositrice Fu Yifei a créé une adaptation de la partition de Stravinski et m’a commandé la chorégraphie », raconte Xie Xin.
Ecrit pour percussions et deux pianos, ce Sacre au son des tambours est d’une puissance inouïe. Dans les images dansées résonnent les cataclysmes de l’humanité et ses mythes, mais aussi la reconstruction et la catharsis. Progressivement les corps se redressent, la chair se libère, le cœur collectif palpite et quand une dimension végétale éclot, la souplesse des danseurs fait merveille. On voit aussi une créature hybride prendre son envol avant que des structures n’émergent et se stabilisent…
Satie dans les airs
En première partie, le Xiexin Dance Theatre offre une ambiance radialement différente car aérienne et romantique, en costumes plutôt XVIIIe siècle, sur neuf partitions de pièces emblématiques d’Eric Satie, des Gymnopédies aux Gnossiennes, réécrites par Fu Yifei pour piano et vibraphone. Ces images en apesanteur, où les danseurs prêtent leur organicité à une rêverie occidentale, se vivent comme dans un songe. Xie Xin : « J’espère que cette première partie permet au public de se détendre. » Presque une méditation. Après l’entracte, les images des corps en cendres frappent d’autant plus fort.
Galerie photo Hu Yifan
Cette dramaturgie visant à offrir « deux expériences différentes de l’état de la colonne vertébrale », et Xie Xin parle là de l’empathie chez le spectateur, éclaire l’approche d’une chorégraphe chez laquelle le mouvement dansé part de l’intérieur du corps. Par son expérience en tant que chorégraphe invitée – des ballets de l’Opéra de Paris, de Berne au Staatsoper de Hambourg, sans parler du ballet national de Chine – elle s’est forgée une expérience forte d’artiste construisant des ponts chorégraphiques entre deux mondes. « Ma compagnie est en Chine, mais c’est en Europe que j’ai l’impression d’être moi-même », dit-elle aujourd’hui.
Thomas Hahn
Vu le 8 janvier 2026, Sceaux, Théâtre Les Gémeaux
Distribution
Chorégraphie : Xie Xin
Musique : Erik Satie, Igor Stravinsky
Adaptation musicale : Fu Yifei
Conception de l’éclairage : Gao Jie
Scénographie : Hu Yanjun
Conception des costumes : Li Kun
Assistants à la conception des costumes : Yang Ruanci, Huang Qian, Liu Yuqi
Assistants à la scénographie : Li Haiyi, Wang Wei
Production des costumes : Yue Songshan
Conception visuelle : Jackie Tuo
Danse : Xie Xin, Ma Siyuan, Wang Shaoyu, Chen Yalin, Hu Haiqing, Xu Junkai, Li Yu, Zhang Yan, Zhang Geyu, Liu Yuqi, Huang Yongjing
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