Balkis Moutashar n’arrive pas les mains vides !
Pour Nous n’arrivons pas les mains vides, création à Suresnes Cités Danse les 31 janvier et 1er février, Balkis Moutashar réunit douze interprètes venus de pratiques chorégraphiques multiples — du classique aux danses urbaines en passant par le contemporain. À partir d’un dispositif mêlant récit personnel et composition du geste, elle façonne un ensemble où voix et corps deviennent porteurs d’expériences. En convoquant souvenirs, trajectoires et désirs, les danseurs esquissent une danse en constante évolution, nourrie d’héritages pluriels et d’influences croisées, qui capte l’élan et les aspirations d’une génération en mouvement. Elle nous en dit plus dans cet entretien
DCH : Comment ce projet est-il né ?
Balkis Moutashar : Tout a commencé en 2020, lors d’une invitation de KLAP – Maison pour la danse pour Bouge, un événement réunissant des danseurs en fin de formation professionnelle. Douze jeunes artistes issus de plusieurs écoles supérieures se retrouvaient autour de moi. L’envie est née de partir d’eux, de leur manière d’habiter la danse. J’ai alors imaginé un protocole proche de l’enquête : une collecte de gestes, fragments d’histoires personnelles ou de mémoires de formation. Ce matériau m’a immédiatement captivée. En observant leurs réponses, je percevais pourtant une homogénéité inattendue, reflet d’une même culture contemporaine institutionnelle. Pour ouvrir la pièce à un public plus large, il devenait nécessaire d’élargir le champ d’observation. Le projet a alors pris une dimension presque sociologique — le mot est peut‑être un peu fort — mais en tout cas une enquête plus vaste sur les jeunes danseurs et danseuses en France.
DCH : Cette exploration vous a conduite vers d’autres pratiques ?
Balkis Moutashar : Oui, vers ce qui circule aujourd’hui : le hip‑hop très présent dans les programmations, l’électro et les danses issues des réseaux sociaux, mais aussi la persistance étonnante du classique dans les imaginaires. Même chez des danseurs qui ne l’affichent pas, cette référence demeure structurante. Le grand public, lui aussi, continue de l’associer spontanément à la danse. Et, de manière amusante, les interprètes du projet manifestent un enthousiasme inattendu pour cette esthétique, parfois à rebours de leurs morphologies ou de leurs parcours. Par exemple l’un des danseurs, sénégalais, formé au popping, s’est découvert une passion pour le classique, alors même que son corps n’est pas du tout celui d’un danseur académique. C’est très touchant à observer.
Galerie photo : Duy-Laurent Tran
Comment avez-vous sélectionné vos artistes chorégraphiques ?
Balkis Moutashar : J’ai observé les écoles, les formations privées, les scènes locales. Les écoles publiques restent majoritairement contemporaines ; les écoles privées se tournent davantage vers le hip‑hop ou le classique. À partir de là, j’ai esquissé une typologie : mêler des parcours institutionnels et autodidactes, des pratiques urbaines et académiques, des origines géographiques variées.
J’ai donc effectué un long travail de casting sur une année entière. J’ai rencontré les promotions sortantes des écoles supérieures, puis des écoles privées, avant d’ouvrir une audition publique. Plus de cinq cents candidatures sont arrivées ; j’en ai rencontré environ quatre‑vingts. Le seul critère strict était l’âge : ils devaient être nés entre 2000 et 2005. Je voulais travailler avec des danseurs du XXIᵉ siècle,. Ils ont aujourd’hui 25 ou 26 ans. Ils sont nés lorsque je débutais ma carrière, ce qui crée un décalage fécond. J’ai constitué un groupe de douze interprètes : une danseuse électro‑jazz, un poppeur, un breaker, un danseur mêlant break et krump, deux danseurs classiques, cinq contemporains. Je n’ai pas pu représenter tous les styles — un danseur de waacking a dû se retirer — mais la diversité est réelle, tant dans les pratiques que dans les corps, les origines, les parcours.
DCH : Le titre « Nous n’arrivons pas les mains vides » renvoie donc à cette idée d’arriver avec sa propre danse…
Balkis Moutashar : Exactement. Ce qui constitue leur histoire de danse — non pas au sens familial ou politique, mais leurs références, leurs influences, leurs souvenirs. J’ai conçu un questionnaire auquel chacun répondait par des gestes : leurs premiers souvenirs de danse, les mouvements récurrents de la formation, leurs zones de force, les traces de l’enfance. Deux cent quarante gestes ont émergé de cette journée d’entretiens. J’en ai retenu quatre‑vingts, choisis pour leur potentiel chorégraphique autant que pour ce qu’ils racontent de la danse et de ceux qui la portent. Ces fragments constituent la matière première de la pièce. Je les assemble, les juxtapose, les fais se traverser pour créer un vocabulaire commun. Le simple voisinage de deux gestes suffit parfois à faire naître une tonalité : continuité naturelle, décalage comique, absurdité soudaine. Nous avons également enregistré leurs paroles, issues d’un questionnaire parallèle. On entend, dans la pièce, des éclats de ces récits.
Galerie photo Duy-Laurent Tran
DCH : À part ces récits, comment la musique s’inscrit‑elle dans ce dispositif ?
Balkis Moutashar : Elle repose sur trois sources : les voix enregistrées, les sons produits par leurs corps — pas, glissements, craquements — captés par le compositeur Renaud Vélard, et une playlist issue de leurs musiques favorites, celles qui accompagnent leurs improvisations, leur travail ou leurs fêtes. La pièce circule ainsi entre matières abstraites, moments narratifs et musiques populaires, créant un relief sonore très vivant.
DCH : Et pour les costumes ?
Balkis Moutashar : Pour l’instant, nous travaillons sur une évolution allant du quotidien vers quelque chose de commun, légèrement brillant. C’est encore en cours, mais l’idée est de refléter ce passage du personnel au collectif.
DCH : À quelques jours de votre création, quel est votre sentiment ?
Balkis Moutashar : L’ampleur du projet imposait un rythme soutenu, mais l’ensemble s’est déroulé avec une fluidité réjouissante. Le groupe réuni offre une qualité humaine et artistique dont je me réjouis chaque jour.
Propos recueillis par Agnès Izrine le 7 novembre 2025.
Les 31 janvier à 20h30 et 1er février à 17h à Suresnes Cités Danse.



























