« À l’aune de leurs peaux » de Marie Barbottin
Exit « la ménagère de plus de 50 ans » vantée dans la pub des années 60, bonjour la quinqua qui s’attaque aux clichés des années 2025 ! Marie Barbottin ouvrait L’Année commence avec elles avec une création impeccablement dans le thème du festival.
À la croisée du témoignage et de la fiction chorégraphique, Marie Barbottin redonne une visibilité rare au corps féminin qui avance en âge. À l’aune de leurs peaux réunit cinq danseuses professionnelles de plus de cinquante ans, dont les trajectoires, les gestes et les sensations se mêlent à une écriture conçue par la philosophe Camille Froidevaux-Metterie.
De cette alliance naît une œuvre qui interroge frontalement le culte de la jeunesse et l’effacement programmé des corps vieillissants. Au centre du projet, le désir circule comme une force souterraine : souffles, frémissements, bruissements de peau, pulsations intimes composent une matière sensible, presque tactile, portée par une trame électronique. La pièce fait entendre ce que le corps mature continue d’inventer, de vibrer, de réclamer — une vitalité qui refuse de se laisser réduire au silence.
Car refuser d’être « une vieille peau » c’est affirmer son désir d’exister – et particulièrement aux yeux des autres – car au fond, que peut bien vouloir dire « exister pour soi » ? C’est d’ailleurs là toute l’ambiguïté que développe le texte de la philosophe. Car les femmes qui sont sur le plateau, sont – comme on l’a dit – des danseuses, qui vivent d’autant plus cruellement une « mise au rebut » précoce (tout comme les danseurs, soit dit en passant !).
La gestuelle épouse le propos par des mouvements ralentis, étirés, ou des malaxages de peau, des tapes sur les cuisses, des déplacements fluides. Mouvantes et émouvantes, les cinq femmes se racontent sur un plateau, paysage étonnant fait d’un croissant sableux et de monticules rappelant les châteaux de sables de notre enfance. Par moments, l’une d’entre elles se lance dans une danse de clubbing effrénée suivie d’un noir. Une idée bien trouvée pour marquer la différence entre l’âge apparent et l’âge intime, celui de l’inconscient, qui, comme chacun sait, « ne connaît pas le temps ». C’est donc la matière même de leur histoire qui devient la matière chorégraphique et visuelle de la pièce, tout comme le texte devient texture sonore. Le tout forme un spectacle hybride et audacieux, ces femmes n’hésitant pas à se mettre à nu – psychologiquement et physiquement – pour dire tout haut ce qui se chuchote tout bas : règles, grossesse, ménopause, peau qui se relâche… dans un univers très sororal et protecteur.

On pourrait néanmoins objecter que c’est une vision bien sombre des femmes d’aujourd’hui, qui ont, pour la plupart, la cinquantaine plutôt gaie et aventureuse et que si Camille Froidevaux-Metterie affirme que « sans doute faudra-t-il que nous lâchions cet impératif qui remonte à la puberté et qui nous demande de toujours rester dans le contrôle de nos corps. […] que nous élaborions de nouveaux discours et de nouvelles représentations où les femmes d’un « certain âge » appraîtront dans toute la puissance de leur expérience et de leur désir », dans la plupart des cas, c’est déjà chose faite. Car justement, voilà longtemps que « la ménagère de plus cinquante ans » a disparu de nos écrans !
Agnès Izrine
Le 15 janvier 2026, Pole Sud, CDCN de Strasbourg.
Distribution :
Conception : Marie Barbottin
Texte : Camille Froidevaux-Metterie
Cercles et recueil de paroles auprès de femmes cinquantenaires volontaires : Elvire Caupos
Danse : Emma Gustafsson, Laurie Giordano, Véronique Teindas, Céline Angibaud, Sara Orselli
Création sonore : Nicolas Martz, Alexis Derouet
Création lumière : Juliette Delfosse
Scénographie : Bia Kaysel
Costumes : Aude Desigaux
Voix off : Anouk Grinberg
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