« Viva Momix Forever » de Moses Pendleton

Les Momix sont à Paris avec un bouquet de fin d’année, véritable portrait de la compagnie américaine.

En cette fin (et début) d’année, les spectacles à voir en famille sont omniprésents et font recette sur les scènes parisiennes. Enfin, sur celles qui restent ouvertes alors que les Parisiens inondent les gares pour quitter la capitale et que les touristes du monde entier se promènent dans Paname. Si le Théâtre des Champs-Elysées présente une compagnie phare américaine, il s’adresse donc autant aux vacanciers qu’aux Parisiens en quête d’évasion. On mise sur la réputation d’une compagnie, pourtant moins identifiable qu’une affiche de ballet romantique. Mais le pari semble réussir la salle étant presque complète.

Qu’y voit-on ? Les quinze tableaux de Viva Momix Forever sont comme quinze excursions ou songes éveillés. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne voit pas le temps (50+45 min + entracte) passer et qu’on sort de là d’un pas léger, le sourire aux lèvres. Ce best of de Momix, composé il y a deux ans pour les 35 printemps de la compagnie, puise dans sept programmes existants et inclut deux tableaux créés pour l’occasion.

Chaque programme, un puzzle

Le système Momix permettrait de recomposer des soirées à l’infini. Chaque programme étant un assemblage de tableaux brefs, un Best of ne pose aucun souci de cohésion. L’inventivité de Pendleton est à toute épreuve et son univers en expansion constante, peuplé d’une myriade d’éclats scéniques. Faut-il bouder son plaisir, même si le speed-dating chorégraphique de Momix exulte le zapping?

Pendleton épouse le culte de l’image léchée. Il pourrait même être en train de le légitimer, voire le propulser. Ajoutons à cela une utilisation très racoleuse des musiques, de Gotan Project à Peter Gabriel, et on pourrait facilement accuser Pendleton de verse dans la facilité. Mais ce serait trop facile. Malgré le zapping, on reste branché sur la même chaîne avec un univers cohérent, truffé d’hommages métaphoriques à la nature et aux peuples indigènes.

On peut aussi s’interroger sur le caractère très consensuel d’une telle revue, et donc sur le bien ou le mal d’un spectacle très américain qui saura charmer un Bernie Sanders autant qu’un Steve Bannon, pour citer ces deux-là puisque la compagnie est installée dans les environs de New York.

Une inventivité à toute épreuve

D’un tel conflit de conscience, ce remix de Momix sort pourtant par le haut. Pendleton est un chercheur de génie, un inventeur hors pair. Impossible de se blinder face à l’éclat des effets visuels où se mêlent arts visuels, arts plastiques et exploits physiques. L’œil est ravi, alors que les tableaux ne trichent jamais et ne cultivent aucun mystère, laissant entrevoir leur construction même, sans rien perdre de leur magie.

Moses Pendleton ne propose pas un spectacle de danse à proprement parler. Par définition, un danseur est libre de bouger dans l’espace de façon libre et indépendante. Les interprètes de Momix n’existent qu’en lien avec un agrès ou un dispositif plastique, lumineux ou graphique, ou bien face à un corps partenaire.

Galerie photo ©  Charles Paul Azzopardi

On n’y danse pas les mains vides !

Seuls trois tableaux sur les quinze qui composent Viva Momix Forever se réfèrent à la danse. Baths of Caracalla est un quintette féminin « agitant des banderoles ou peut-être même des draps, qui deviennent des pétales. » L’hommage à Loïe Fuller est évident, même si Pendleton le suggère sous forme de question, même si l’attitude des danseuses n’est pas étrangère aux cheerleaders des stades américains, même s’il qualifie cette pièce d’un « ballet qui tient plus d’une peinture en trois dimensions que d’un ballet véritable. »

Le trio masculin Pole Dance se réfère à une « danse guerrière amérindienne », une dans de bâtons ou plutôt de perches, finalement assez circassienne.

Et finalement, If You Need Somebody, bouquet final du programme, fait valser toute la compagnie en s’attachant à des mannequins, pour un jeu troublant entre l’inerte et le vivant, le masculin et le féminin. Sans oublier Aqua Flora, tableau créé pour Diana Vishneva lors de l’ouverture des JO de Sotchi en 2014 (alors dansé par une cinquantaine de ballerines), où un tissu transparent et ultraléger se transforme, per une rotation digne d’un derviche tourneur, de baldaquin portatif en ailes de libellule.

Les autres tableaux peuvent tramer le corps pour créer des effets de Moré (Paper Trails, création pour les 35 ans de Momix), faire vivre des tutus comme de véritables buissons se mouvant per eux-mêmes (Marigolds) ou permettre aux interprètes de devenir des cracheuses de lumières dans la nuit. On songe à Philippe Decouflé et ses tableaux dans Désirs, créés pour le Crazy Horse, quand  une femme (Echoes of Narcissus) ou un homme (Table Talk) couché.e sur une surface réfléchissante crée des effets kaléidoscopiques si ciselés que le public oublie toute retenue. Et c’est la bonne surprise, au Théâtre des Champs-Elysées : De voir que l’ouvertement spectaculaire a finalement moins la côte qu’une recherche simple et humble, mais d’autant plus raffinée.

Thomas Hahn

Jusqu’au7 janvier

Théâtre des Champs-Elysées

 

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