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« Vénus Anatomique » de Sarah Baltzinger : Cheveux et plastrons

Un quintet féminin explosif, à voir en bouquet final de Faits d’Hiver. 

Le corps marionnettique et désincarné est son cheval de bataille. Sarah Baltzinger, encore éligible au label de jeune chorégraphe, travaille sur « nos corps confisqués » et « désincarnés », sur « la normalisation de nos corps et identités féminines » ainsi que « nos mythologies contemporaines autour du féminin et de son aliénation ».

En présentant sa nouvelle création, Vénus Anatomique, la Luxembourgeoise d’adoption entend « dessiner la mise en excès des cruautés déjà contenues dans notre monde moderne, et ce de façon absurde et horrifique. » Promesse tenue avec cinq danseuses-fauves qui font exploser leurs unissons forcés, se permettent des danses de Saint-Guy autant que d’être grotesques, rebelles et imprévisibles. 

Ce sont ici cinq Vénus anatomiques en révolte et débordant de vitalité qui reprennent possession d’elles-mêmes en se débarrassant des stéréotypes assignés à la féminité. Voilà donc cinq femmes affublées de plastrons couvrant leurs bustes, reproduction standardisée représentant les mécanismes de l’aliénation qui cernent le corps de la femme au quotidien. La figure de la Vénus anatomique en est une représentante de choix. 

Il y a deux siècles…

Ces modèles du corps humain, apparues en Italie à la fin du XVIIIe siècle, figures de cire aux intestins ouverts, étaient en effet une manière d’aider les étudiants de l’époque à dépasser leur dégoût naturel face à la vision des intestins et l’irruption de la mort dans leur jeunesse. Un peu de séduction donc, pour tromper l’imaginaire et créer du désir, en faisant oublier l’idée de la mort et des tombes. Pour ce faire, on donnait aux figures féminines un air apaisé évacuant toute terreur causée par la vision du cadavre humain. 

Au XIXe siècle on vit apparaître les mêmes figures au sein du Grand panopticum anatomique, un type de théâtre forain s’adressant à un public de voyeurs friands d’anatomie féminine, de sang et de sensations. Les spectacles furent animés par des bonimenteurs déguisés en médecins, flattant le voyeurisme masculin. La Vénus anatomique était passée d’une rigueur scientifique avec mission pédagogique à un jeu avec les frissons. 

Galerie photo © Brian Ca

Mèches et plastrons

Tout ceci est difficile à représenter sur scène, par des danseuses bien vivantes et décidées à ne pas se laisser réduire à des modèles morbides. D’où une division du projet de Sarah Baltzinger en un spectacle et une installation, avec des touffes de cheveux blonds pour faire le lien entre les deux. Sur scène, ces mèches, très blondes et très synthétiques, à la fois chevelure sauvage et cheveux d’ange, descendent des cintres à l’état brut et renvoient aux états fantasmagoriques projetés sur la féminité, jusque dans la figure romantique de la jeune fille et la mort. 

Et puis, les plastrons ! Ces gilets artificiels rappellent bien sûr la peau remontée des Vénus anatomiques historiques, violant l’intimité ultime des femmes représentées. Le but de ces modèles était de dévoiler le corps, alors que Baltzinger plastronne ses interprètes pour tirer au clair le regard masculin sur la femme, avec son pouvoir uniformisant et pour donner une facette matérielle à l’aliénation produite par les images-type, où les sirènes ou furies ne trouvent leur place. Chez Baltzinger, ces figures sont d’autant plus les bienvenues, permettant au quintet féminin de se défaire de tout carcan, vestimentaire ou mental.  

Aussi Baltzinger interroge le lien entre le voyeurisme des amphithéâtres et du spectacle forain, le confrontant à l’objectivation du corps de la femme qui ne s’est pas démenti depuis. Car la problématique n‘est pas tant la Vénus comme objet pédagogique qu’une conception masculine du monde dont elle découle. On s’approche de cette dernière dans l’installation qui accompagne le spectacle, où une Vénus, plutôt onirique et fantasmagorique, attire le regard et sème le trouble. Avec Vénus Anatomique, Sarah Baltzinger fait le lien entre les époques et offre à chacune des cinq excellents interprètes une voie vers elles-mêmes dont on perçoit toute la richesse. 

Thomas Hahn

Vu le 6 décembre 2023, Grand Théâtre du Luxembourg

 A voir au Festival Faits d’Hiver, le 9 février 2024 - Micadanses

En tournée : 

Dudelange, Luxembourg, le 25 mars 2024
Périgueux, festival Mimos, le 5 juillet 2024

Vénus Anatomique

Concept, direction artistique, création et chorégraphie Sarah Baltzinger
Co-création et assistanat à la chorégraphie Isaiah Wilson
Co-création et performance Chiara Corbetta, Océane Robin, Marie Lévénez, Clara Lou Munié et Shynna Kalis
Composition musicale Guillaume Jullien
Dramaturgie Amandine Truffy, Isaiah Wilson et Sarah Baltzinger
Recherche documentaire : Alexandra Joly et Sarah Baltzinger
Répétiteur Brian CA
Scénographie  Manon Terranova
Création lumière et régie plateau Thibault Dubourg
Body sculptures Manuela Benaïm

 
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