« Venezuela » d’Ohad Naharin

La Batsheva Dance Company revient à Chaillot avec une pièce aussi surprenante qu’impressionnante.

« Roland (Petit NDLR) commençait un pas et enchaînait sur un autre. Cocteau l’arrêtait en disant ce geste-là, il faut le faire trois fois, la première fois, le public le voit, la deuxième fois, il le remarque, et la troisième fois, il le reconnaît » raconte Jean Babilée dans Le Mystère Babilée, un film de Patrick Bensard. Ohad Naharin n’a pas vraiment besoin de connaître cette citation pour savoir, en tant que chorégraphe, que le geste dansé  a du mal à imprimer la mémoire des spectateurs s’il ne le voit qu’une fois. La danse, est, par essence, fugace.

Galerie photo Laurent Philippe

Toujours est-il que l’idée de montrer deux fois d’affilée la même pièce, en changeant la musique, la lumière et le groupe d’interprète est, tout simplement, géniale. Outre son « effet koulechov », consistant à voir différemment un même visage si l’on change son environnement, qui fonctionne à plein ici – certains spectateurs allant même jusqu’à penser que la deuxième partie est plus rapide ! – cela permet étonnamment de se concentrer pleinement sur la gestuelle en la détachant d’un sens qui serait induit par autre chose qu’elle même, corroborant la pensée Cunninghamienne « la danse doit se suffire à elle-même ».

Mais surtout toute la pièce est interprétative.

Galerie photo Laurent Philippe

La première partie, donc, s’ouvre sur un groupe de danseurs de dos, tous vêtus de noir, avançant précautionneusement sur les harmonies étales de chants grégoriens. Cérémonie de deuil ? Procession de repentis ? Bientôt tout vole en éclat dans un tango revisité, survolté et virtuose, où les danseurs se désarticulent et se restructurent à la vitesse de l’éclair, dans une gestuelle réunissant l’os et la chair avant que les dix-huit danseurs  ne parcourent le plateau de jardin à cour en course avant et arrière, dans un effet saisissant de flux et de reflux. La pièce procède en tableaux successifs, facilement identifiables : les femmes amazones, le chorus line (que l’on retrouve dans Naharin’s virus ou Anaphase, par exemple), les marches aussi énergiques qu’explosives, et une partie énigmatique où les danseurs s’emparent de carrés de linges blancs qu’ils jettent au sol (un peu comme dans sa fameuse « danse des chaises »), ce qui déclenche un chaos total… Plus étonnante, la scène où deux danseurs rappent en duo Dead Wrong d’Eminem et Notorious B.I.G., véritable performance de coordinnation physique et mentale qui finit en free-style avec des solos époustouflants de chacun des inteprètes.

Galerie photo : Laurent Philippe

On remarque au passage qu’avec le renouvellement de certains danseurs, le vocabulaire d’Ohad a changé. Un peu plus abrupt ou anguleux par moments, mais surtout plus élancé, avec des étirements infinis des bras et des jambes comme pour chercher une forme d’élévation, et des ralentis où le groupe s’entrelace et se rétracte, des portés en apesanteur.

Dans la deuxième partie, on revoit donc exactement les mêmes tableaux, avec d’autres danseurs sauf pour les scènes d’ensemble, sur des musiques, cette fois beaucoup plus toniques, actuelles, rock ou planantes, parfois un peu agressives, avec du rock arabe comme Mirage de Biz ou du Bollywood. La chorégraphie est rigoureusement identique, seuls les danseurs changent. Et ce n’est bien évidemment pas sans incidence sur la façon même de prendre le mouvement. Et, comme le soulignent Babilée et Cocteau, la seconde vue apporte un autre regard, plus acéré, plus averti, on « reconnaît » la pièce. Bien sûr également, la musique « dynamise » la gestuelle.

Galerie photo Ascaf

Reste une différence de taille. Dans la première partie, la scène avec les tissus blancs arrivait sur un De Profundis sur lequel on imaginait une sorte de mise au tombeau, et réunissait la mort et la religion. Dans la deuxième partie, les tissus se transforment en drapeaux aux couleurs de celui de la Palestine (rouge, vert, blanc, noir) ce qui, forcément, induit du sens. Est-il si différent ?

Galerie photo Ascaf

Maintenant, venons-en au titre : Venezuela. Selon Ohad Naharin lui-même, il n’a que peu d’importance. C’est vrai. Ça pourrait s’appeler Burundi ou Myanmar, ça sonne bien aussi. Reste que le pays où vivent deux groupes de personnes qui s’habillent pareil, font les mêmes gestes, mais sont séparés, où les corps sont dans une urgence totale, où s’affrontent des religieux et des profanes, où l’on rêve que les nationalismes soient abolis, où chaque événement est sujet à de multiples interprétations, parfois radicalement éloignées, et qui est entouré d’un grand mur comme celui qui compose le décor de cette pièce s’appelle…

Mais cela n’est qu’une interprétation. La pièce, elle, est magistrale.

Agnès Izrine

Le 16 octobre 2018, Chaillot – Théâtre national de la Danse. Tous Gaga, jusqu’au 27 octobre.

 

Venezuela

CHORÉGRAPHIE Ohad Naharin 
LUMIÈRES Avi Yona Bueno (Bambi) 
MUSIQUE Maxim Waratt 
COSTUMES Eri Nakamura
MAÎTRE DE BALLET Natalia Petrova 
ASSISTANT À LA CHORÉGRAPHIE Omri Mishael 
ASSISTANT À LA CHORÉGRAPHIE ET AUX COSTUMES Ariel Cohen 
ACCESSOIRES Roni Azgad 
DANSEURS : Etay Axelroad, Billy Barry, Yael Ben Ezer, Matan Cohen, Ben Green, Chiaki Horita, Chun Woong Kim, Rani Lebzelter, Hugo Marmelada, Eri Nakamura, Nitzan Ressler, Yoni (Yonathan) Simon, Kyle Scheurich, Maayan Sheinfeld, Hani Sirkis, Amalia Smith, Imre Van Opstal, Erez Zohar.

Extraits musicaux : "Coma" by Converter, "Ae Ajnabi" (From "Dil Se") by Mahalakshmi & Udit Narayan, "Bullet in the Head" by Rage Against the Machine, "Mirage" by Biz, "The Wait" by Olafur Arnalds, "One Large Rose" by Niblock Phill, "Dead Wrong" by The Notorious B.I.G, "Kyrie fons bonitatis, Litany", "Beata Viscera" - Gregorian Chant, Songs of the Spirit; "Offertorium: Lubulate Deo Universa Terra" - Gregorian Chants from Mönchsschola der Erzabtei St. Ottilien; "O Euchari" by Hildegard Von Bingen; "De Profundis","Alma Redemptoris"- Gregorian Chants;" Alma Redemptoris Mater", "Litany: Litany" -Gregorian Chant from Westminster Cathedral Choir.

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