« Tricks & Tracks » de Pal Frenak

Il y a bien longtemps que l’on n’a pas vu le travail du hongrois Pal Frenak en France. C’est grâce à la ténacité de Philippe Buquet, directeur de l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône et à Gérard Malard, le conseiller danse, que cet artiste hors norme installé à Budapest a pu présenter Tricks & Tracks au théâtre du Port Nord.

Avec cette pièce pour huit interprètes, Pal Frenak s’empare de nombreuses idées qui s’entremêlent et se conjuguent dans un style hautement esthétique. Et justement, là sont les difficultés. Exprimer le ridicule lors d’un défilé de mode et faire ressentir à la fois la montée d’un capitalisme sauvage tiennent à un fil que le chorégraphe dose avec une grande justesse.

Avec une écriture chorégraphique qui oscille entre néoclassique et contemporain, les excellents danseurs, tous hongrois, dessinent les méandres de la vie et de la société. Entre panneaux blancs et jeux de lumières qui passent du tamisé au plein feu, l’espace scénique laisse entrevoir des mystères presque insondables. Il permet aussi de laisser la danse s’épanouir avec une délicieuse volupté.

De scènes en scènes, Pal Frenak s’autorise toutes les licences et narre plusieurs histoires où les pulsions les plus archaïques ou les plus féroces constituent le moteur du mouvement tout en mettant en exergue l’attrait de la chair.

C’est avec un tableau qui ressemble à une œuvre d’art que le chorégraphe dévoile ses folies. Une jeune femme nue, le corps recouvert de dessins noirs descend des cintres tenue par les pieds. Couché au sol, un homme nu aussi et tatoué des mêmes entrelacs, l’attend. S’ensuit un duo d’amour absolument splendide, non seulement par la plastique parfaite des artistes, mais aussi parce que l’homme relance plusieurs fois sa compagne qui virevolte la tête en bas autour du plateau, remonte très haut puis revient à chaque fois se lover dans les bras de son amoureux. Peu éclairés, ces corps qui fusionnent pour ne faire plus qu’un se détachent sur le fond blanc créant ainsi sorte de mirage. Oui, une œuvre d’art tant c’est beau, simple, poétique, sensuel, d’une intense pureté et pour autant, si difficile à réaliser.

Cette pièce très puissante qui bouscule les codes de la bienséance ne se termine jamais étant donné qu’apparait entre deux panneaux  en fond de scène, un homme nu (Pal Frenak) recouvert de blanc et d’une longue tache de sang qui part du crâne pour atteindre le plexus. Chaussé de Geta, le visage figé, seuls ses bras s’expriment comme dans la langue des signes. Qui représente t’il ? La tête pensante de cette œuvre, le maître très zen qui demeure debout malgré tant de blessures ? L’équilibre entre le bien et le mal ?

Le public applaudit très chaleureusement mais n’ose pas quitter la salle tant que cet être mystérieux lui adresse de multiples messages énigmatiques. Sauf que Pal ne s’arrêtera jamais. Il est immortel !

En abordant des thèmes actuels mêlés à des souvenirs, Tricks & Tracks interroge et interpelle. De la haute voltige au butô, de la virtuosité à la simplicité, ce splendide et troublant ouvrage très dansé laisse entrevoir l’intime passé du chorégraphe.

Pal Frenak est né à Budapest en 1957. Son enfance était marquée par le fait que ses parents éprouvaient sévèrement des troubles de l'ouïe et de la parole, faisant du langage des signes son premier moyen d'expression. Cela l'a rendu particulièrement réceptif au mimétisme et aux gestes et à toutes les autres façons d'exprimer le contenu avec l'aide du corps humain.

Dans la quête de sa vocation, il a quitté la Hongrie pour Paris au milieu des années 1980. Il a rapidement commencé à travailler avec de nombreux artistes bien connus du monde du ballet classique et a étudié les techniques de danse Cunningham et Limon. Grâce au réseau de son épouse française, l'architecte Catherine Frenák, il a acquis une entrée dans le monde des artistes contemporains dont l'influence l'a aidé à maîtriser l'utilisation de formes et d'espaces inhabituels. Ses œuvres sont profondément influencées par les films du réalisateur italien Pier Paolo Pasolini, les idées de Francis Bacon et Gilles Deleuze. Il lui a été décerné le Prix Chorégraphe de Villa Kujoyama, Kyoto. Il combine la tradition japonaise du butô  avec un mélange réfléchissant du monde occidental-européen et du Moyen-Orient-Européen.

En 1999, il a transformé la Compagnie Pal Frenak de dix ans en une coopération internationale hongrois-française en travaillant avec de jeunes danseurs hongrois. L'ensemble, qui joue dans le monde entier, est largement connu pour son style de danse unique qui intègre le mimétisme, le langage gestuel et le langage corporel, associés avec des éléments soigneusement choisis de cirque, de théâtre, de mode et musique contemporaine.

Aujourd’hui, Pal Frenak et sa compagnie sont installés à Budapest. Sa prochaine création sur la musique de Bartók est programmée à l’Opéra de Budapest à partir du 28 mai.

Cet artiste attachant et sensible, dont l’enfance fut un calvaire à l’époque où en Hongrie le handicap de ses parents l’excluait de la société, a réussi l’exploit d’outrepasser le langage des signes, dont il était nourri depuis sa plus tendre enfance, afin d’élever le mouvement en une danse riche, savoureuse et très personnelle.

Alors qu’une polémique enfle de plus en plus concernant la nudité dans l’art vivant, les théâtres se sentent obligés d’indiquer dans leurs programmes que tel ou tel spectacle comporte des scènes de nu. Estimant à juste titre que dans Tricks & Tracks les séquences de nu sont clairement artistiques, Philippe Buquet a pris la décision de ne rien mentionner.

Sophie Lesort

Chorégraphie : Pal Frenak

Interprètes : Pal Frenak, Bea Egyed, Erika Vasas, Bettina Jurak, Peter Holoda, Zoltan Reicht, Milan Maurer, Nelson Reguera

Techniciens alpinistes : György Zoltai, Ferenci Miklós

Musique Fred Bigot / script Reinold Weiner / scénographie Pal Frenak / lumières Janos Marton / son Attila Hajas

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