Suresnes Cités Danse : Le hip hop défie le ballet

Le respect mutuel entre le monde du hip hop et celui du ballet est bien connu. A titre personnel, Anthony Egéa l’a prouvé en créant Urban Ballet, pièce pour laquelle il avait envoyé, en 2008, ses B-Boys prendre des cours de danse classique. Et Farid Berki, mordu de Stravinski, s’est déjà approprié le  Sacre du Printemps et Petrouchka. Par un petit retour en arrière, on remarque que le flirt du hip hop avec la culture classique avait commencé en 1998, quoique sur un mode purement visuel, avec Récital de Käfig.

Les Forains et L’oiseau de feu, qui ont ponctué la fin de Suresnes Cités Danse 2017, semblent aujourd’hui lancer des clins d’œil à cette création historique de Mourad Merzouki. Berki place deux rangées de pupitres dans L’Oiseau de feu, autant dans la version avec orchestre qu’avec musique enregistrée. Chez Egéa, Les Forains commence par des personnages en queue de pie (rouges). Et surtout, Egéa invite Frank2Louise, qui doit une belle part de sa notoriété à ses compositions pour Récital, à incarner un personnage central de son adaptation des Forains.

Les Forains

Magicien d’Oz des sons électroniques, vêtu d’un long manteau d’hiver et équipé d’un synthétiseur aux allures de jouet, Frank2Louise transfigure en direct la partition d’Henri Sauguet, pendant que les saltimbanques de la troupe le charment de leurs gestes rituels et fantaisistes. Les numéros se succèdent dans un divertissement hip hop touchant et ludique, à l’esprit circassien et féérique.

Egéa joue le chef de troupe, assis au premier rang, et monte parfois sur le plateau pour relancer son spectacle dans le spectacle, où les spectateurs dans la salle jouent le rôle du public venu voir la troupe. Trois lustres de cristal décorent le chapiteau imaginaire. Des lustres ? Parfaitement ! Egéa prend ici ses libertés par rapport à l’esprit du ballet de Roland Petit, créé en 1945 dans des conditions matérielles précaires et mettant en scène une troupe de saltimbanques jouant sur la place publique, devant un public qui s’en va à la fin, sans laisser d’obole aux artistes déboussolés.

Le vrai et le faux

A la fin de l’adaptation d’Egéa, les acrobates de la troupe montent dans la salle pour une fausse quête. Elle n’a ici pas de raison d’être, sauf dans l’idée d’un vague clin d’œil à l’original. De retour sur le plateau, l’amer constat de n’avoir rien récolté fait terminer Les Forains sur un faux-rien. Les spectateurs dans la salle n’ont-ils pas déjà payé leurs places ? A moins qu’on veuille nous parler de la situation des artistes en général. Tous des forains sans le sou ! On passe alors du social au politique, à partir d’un spectacle qu’Egéa lui-même annonce comme « des moments familiaux, de partage, de célébration, de fantaisie, d’évasion... »

Cette confusion des genres, éclairée par les lustres, révèle la difficulté à un livret de ballet d'être réécrit pour le hip hop. Reprendre l’argument de Boris Kochno tel quel, ce serait se noyer dans les eaux de la connotation sociale du genre. Et ce ne sont pas les numéros de saltimbanques imaginés par Roland Petit qui vont aider un chorégraphe hip hop actuel. Car ces tours de piste sont, à leur tour, trop proches d’un hip hop d’avant sa révolution chorégraphique, quand breakdance rimait avec cabaret. Qui voudrait ainsi effacer, d’un trait, vingt-cinq ans d’évolution autour du festival de Suresnes ? Personne !

L’Oiseau de feu

L’équation est toute aussi complexe pour L’Oiseau de feu. Après une belle évocation des gardiens de Kachtcheï dans un univers sombre et expressionniste, la danse ne connaît plus qu’un seul tempo, qu’une seule sensibilité, alors qu’un ballet comme cette œuvre de Stravinski/Fokine, dans la diversité de ses personnages et de leur expression, vit de ses contrastes et rebondissements. Le vocabulaire hip hop de la compagnie Melting Spot reste profondément étranger à la partition. Qu’en dit Berki ? « Le rituel primitif m’interpelle, bien sûr ; mais je cherche à souligner une autre dimension de la musique de Stravinski : celle qui est faite d’une multitude de signes. »

Galerie photo © Ugo Ponte

Au résultat, on voit une chorégraphie qui évoque certaines ambiances de l’œuvre originale, mais occulte plus qu’elle ne révèle les signes de la partition et du livret. Malgré l’excellence des interprètes, tout contribue à empêcher la créativité du hip hop à s’envoler. Mentionnons ici la portée d’un mythe dont on évacue la dimension romantico-érotique pour renforcer les facettes pétrifiantes,  ainsi que la partition dont Berki dit que « son flot continue s’impose à nous comme un bloc », sans oublier le choix d’un espace scénique exigu, dont on devinerait qu’à la création de la pièce avec orchestre jouant live, il aurait été plus grand qu’au Théâtre Jean Vilar de Suresnes. Pourtant, il ne l’était pas.

Suresnes Cités Danse a donc fait se croiser deux tentatives d’inspirer le hip hop par le ballet qui démontrent à quel point la relation entre les deux sphères est complexe, voire difficile, et pourtant bien vivante. Le travail de Berki souligne que les danses urbaines peuvent parfaitement soutenir certaines ambiances d’une partition classique et d’une narration romantique. Mais une adaptation portée intégralement par des B-Boys est un défi d’Hercule. Le salut peut-il venir d’une création commune entre danseurs classiques et hip hop ? Suresnes Cités Danse n’a pas encore joué toutes ses cartes...

Thomas Hahn

Spectacles vus dans le cadre de la 25e édition de Suresnes Cités Danse

http://www.suresnes-cites-danse.com

 

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