Suresnes Cités Danse : « Elektrik » de Blanca Li

La nouvelle aventure électro de la chorégraphe madrilo-parisienne a chauffé la salle à Suresnes Cités Danse.

D’Elektro Kif, créé en 2010 à Elektro (décembre 2017), la voie semble toute tracée. Blanca Li retrouve ici huit des jeunes danseurs, à l’époque en train de préparer leur baccalauréat, pour une nouvelle création et pour ouvrir cette danse urbaine à d’autres registres et écritures.

Il fallait aussi éviter un remake, un re-kif trop facile et tenir compte de l’évolution des personnalités. Au résultat, Elektrik est à Elektro Kif ce qu’une Jann Gallois est à Pockemon Crew. Par contre, Blanca Li entend ici retracer à grande vitesse une décennie ou deux d’évolution et d’ouverture en milieu hip hop. A tel point qu’au passage, les images qui se dessinent restent floues, comme celles de paysages observés depuis le TGV.

20 ans d’évolution hip hop en 2 spectacles électro?

Il a fallu du temps et beaucoup de travail au hip hop pour arriver à une écriture graphique et parfois à des unissons. Vouloir apprivoiser la musique baroque ou le sabar par le deuxième spectacle de danse électro créé pour la scène, revient à emprunter des raccourcis et lance des promesses que le spectacle ne saura tenir.

Si la virtuosité et l’énergie joyeuse des danseurs n’ont pas pris une ride, il n’y a en revanche aucun bénéfice de modernité à récolter en balançant Vivaldi ou Scarlatti comme par un Juke Box de 1960. La musique aurait mérité un traitement de la même finesse que l’espace scénique, vide mais habillé de matériaux et de couleurs choisies avec parcimonie. C’est vrai aussi pour le travail très soigné sur les costumes.

Solos foudroyants

Elektrik, composé de tableaux collectifs et ponctué de solos foudroyants, ouvre de nouvelles voies à la danse électro, même si, manifestement, le temps a manqué pour aller au bout de chemins tout à fait prometteurs. Prenons, par exemple, l’idée du dédoublement, par un danseur en avant-scène et un autre, derrière le rideau de fond. Cette vision a tout pour semer un trouble profond, à condition d’être affinée et exploitée davantage. Il en va de même pour la rencontre d’adagios du buste sur mode andante de Bach qui confèrent une poésie supplémentaire au jeu rapide et aérien des mains autour de la tête, cœur vibrant de la danse électro.

Galerie photo © Laurent Philippe

Le geste tourbillonnant des bras est à la danse électro ce que le jeu de jambes est à la danse break ou au tango. Et la rapidité des gestes aurait pu inspirer l’invention de la chronophotographie, autant que le galop du cheval. Mais la virtuosité électro s’adresse principalement au danseur lui-même. L’électro est en soi une métaphore dansée, expression suprême d’une société fondée sur l’individualisme et l’obsession de l’image de soi.

Envols fabuleux

Blanca Li a eu l’idée, très intéressante, de l’assimiler au battement des ailes d’oiseaux. Elektrik s’ouvre sur  un tableau visiblement inspiré de La Fontaine, évoquant les danses de cour baroques. L’effet est des plus beaux, d’autant plus que les corps des huit danseurs sont couronnés de têtes d’oiseaux de huit espèces différentes! Les solos qui suivent apparaissent alors comme des métaphores et chacun semble littéralement s’envoler.

Galerie photo © Laurent Philippe

Chaque solo permet aux danseurs de briller de tout leur éclat, du début à la fin, alors que les tableaux d’ensemble attaquent toujours sur une idée chorégraphique forte, pour perdre en inspiration et en intensité. Par contre, le rayonnement des solistes est tel que seuls, ils emplissent l’espace de leur présence plus intensément qu’à plusieurs.

Ce n’est qu’au tableau final que la puissance individuelle et la virtuosité arrivent à briller dans un tableau d’ensemble. Ils trouvent enfin, collectivement, cette liberté qui était le sujet même dans Elektro Kif. Et le public leur fait la fête, complètement emporté par leur énergie positive, leur charme et l’éclat d’une danse et d’un groupe d’interprètes dont on espère qu’ils  n’ont pas encore dit leur dernier mot sur scène. Ce serait trop dommage.

Thomas Hahn

Spectacle vu le 30 janvier 2017, Théâtre Jean Vilar, festival Suresnes Cités Danse

Chorégraphie, direction artistique : Blanca Li, assistée de Glyslein Lefever et Rafael Linares

Lumières : Jean Kalman et Elsa Ejchenrand

Costumes : Laurent Mercier

Musique : Tao Gutierrez

« Quartet in A Minor Wq39, Andantino » de Carl Philip Emmanuel Bach, interprété par La Tempestad (Silvia Marquez, Antonio Clares et Guillermo Peñalver)

« Il Giardelino » D’antonio Vivaldi, interprété par Mad For Strings

« Sonate En Do Mineur » de Scarlatti, interprété par Jeff Cohen

« Andante »  tirée de la Sonate en D Mineur Bwv 964 de J.S. Bach, interprété par Jeff Cohen

Titre électro « Slashr » de Ngls Jmbeats

Danseurs : Khaled Abdulahi alias Cerizz, Mamadou Bathily alias Bats, Roger Bepet alias Big Jay, Taylor Château alias Taylor, Jérôme Fidelin alias Goku, Slate Hemedi alias Crazy, Romain Guillermic alias Skips, Adrien Larrazet alias Vexus, Alou Sidibe alias Kyrra

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