« Standing in Time » de Lemi Ponifasio

Créé en Autriche, Standing in Time arrive en France, au Festival d’Avignon. Une cérémonie samoane aux allures grecques, portée par la voix d’une Mapuche.

C’est un lieu que personne en France ne connaît, dirigé par une personne qui  connaît beaucoup de lieux en France. Un lieu qui joue un rôle de plus en plus important dans le concert des incubateurs majeurs dans l’art chorégraphique. Nous sommes en Autriche, à un endroit dont personne, ou  presque, n’a jamais entendu parler: La petite ville de St. Pölten, capitale du Land (Région) de Basse-Autriche depuis trois décennies. Située à quelques encablures de Vienne, elle a naturellement peu de chances de sortir de l’ombre de la grande voisine.

Et pourtant ce chef-lieu de cinquante mille habitants défie la capitale nationale! C’est par la danse que St. Pölten s’est hissée à l’international. Depuis 2013, Brigitte Fürle, ancienne programmatrice à Berlin, Vienne, Francfort, Munich et autres Salzbourg, dirige le Festspielhaus (Palais des Festivals) de St. Pölten, théâtre et salle de concert en un, grâce à une façon unique au monde de moduler entre configuration frontale et inclusive. Chaque saison, Fürle accueille les plus grands de la danse contemporaine, en résidence et pour des créations mondiales dans cette maison conçue par la star autrichienne de l’architecture, Klaus Kada.

Deux créations de St. Pölten au Festival d’Avignon

C’est en 2017 que la France a l’occasion de regarder cette réalité en face. Deux nouvelles productions présentées au Festival d’Avignon, La Fiesta d’Israël Galvan et Standing in Time de Lemi Ponifasio, ont été créées au Festspielhaus, à quelques semaines d’intervalle en mai 2017. Avant, Fürle avait  accueilli Hofesh Shechter en résidence à St. Pölten. Pour ne citer que lui... Elle avait coproduit Akram Khan, Angelin Preljocaj, et aujourd’hui Sasha Waltz.

On n’a donc pas été surpris de voir Olivier Py débarquer dans cette petite ville tranquille pour regarder l’effet de la proposition de Ponifasio, à savoir Standing in Time: Tenir debout au milieu du temps ! Tout un programme, comme pour indiquer au Festival d’Avignon de quoi ses horizons sont faits...

Vidéo de répétitions

Hine Nui Te Po

De quoi s’agit-il? Dans la cosmogonie samoane, la grande déesse de la nuit nommée Hine Nui Te Po découvre que son père et son mari ne font qu’un. Terrifiée, elle se retire sous la terre, pour y accueillir et soigner les morts. Est-ce cet abyme œdipien qui a inspiré à Ponifasio une ambiance de tragédie grecque? Même pas sûr…

D’emblée, Ponifasio insiste sur le fait qu’on « ne va pas au spectacle pour apprendre, mais pour imaginer quelque chose » et qu‘il ne cherche pas à créer des spectacles mais des cérémonies (« Le théâtre, la danse, je ne sais pas ce que c’est »). Dans Standing in Time,  le temps est étendu au maximum et la cérémonie est une enquête sur la justice, sur les violences subies par les femmes, sur le rapport à l’autorité mythologique et la réalité sociale.

Deuil et indignation

Les femmes maori chantonnent en leur langue maternelle, et c’est pourtant au sens grec de la tragédie qu’elles forment un chœur et accomplissent un rituel de deuil, si ce  n’est une condamnation. Concrètement, elles alignent des pierres, elles agitent leurs balles de Poï, balles blanches  liées aux arts martiaux maoris, une constante dans les spectacles de Ponifasio. Avec une délicatesse comme pour un rite de purification, elles déposent le sable qui sert à ensevelir la femme probablement exécutée par la volonté des hommes.

Si chaque spectacle de Ponifasio connaît ces images  d’arts martiaux, il s’agit aussi chaque fois de se rebeller. Une façon de lancer au public un « Indignez-vous! », comme avant dans Tempest - Without a Body par la présence de Tame Iti, activiste Maori contre les causes et les conséquences du réchauffement climatique qui risque de faire disparaître des archipels comme la Polynésie.

MAU Wahine meets MAU Mapuche

Pour la première fois, Ponifasio réunit ses compagnies MAU Wahine (samoïse et féminine) et MAU Mapuche, fondée au Chili pour donner une voix au peuple originel des Andes chiliennes. Cette communauté trouve une représentante de poids: La grande chanteuse mapuche, Elisa Avendaño Curaqueo. Elle se tient sur le côté, observe et psalmodie, incarnant avec poids le lien samoan aux terres et aux ancêtres pour évoquer Hine Nui Te Po.

Et du fond apparaît cet ange blanc, inspiré de l’Angelus novus  imaginé et  immortalisé par Paul Klee et déjà apparu dans Tempest -  Without a Body de Ponifasio. Ange bienveillant, réconciliateur, incarnation de la mémoire collective, il devient ici une sorte de furie, hurlant, agitant un bâton et dansant en mode Haka. C’est donc une femme qui s’empare de cette danse très masculine, car ici l’ange a un sexe et qu’il, ou plutôt elle, le revendique. Et c’est par ce sexe qu’elle donne le courage à une autre danseuse de la cérémonie, de se dénuder pour s‘allonger face public pour une réincarnation de L’Origine du Monde de Courbet.

Standing in Time est une pièce plus douce, moins perturbante, plus apaisée que les créations précédentes de Ponifasio. Mais dans ce ralenti assumé, le message des femmes est d’autant plus intense et universel. La fureur est bien présente, pendant un solo qui s’adresse directement au public. Mais ce n’est qu’un épisode dans une longue négociation entre les racines et l’avenir.

Thomas Hahn

Standing in Time
De Lemi Ponifasio / MAU Wahine, MAU Mapuche

Au Festival d’Avignon : 7, 8, 9, 10 juillet, Cour du Lycée Saint-Joseph, 22h

Durée : 1h30

Avec : Gabriela Arancibia, Rosie Te Rauawhea Belvie, Kasina Campbell, Te Riina Kapea, Elisa Avendano Curaqueo, Nazerene Paea, Ria Te Uira Paki, Kahumako Rameka, Manuao Ross

 

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