Séquence Danse : Johanna Faye crée « Afastado em »

Trois femmes et trois idiomes chorégraphiques - flamenco, krump, contemporain - baissent la vitesse pour mieux se comprendre.

La fusion ne serait-elle possible que par l’accélération et la chauffe ? C’est un mythe. Avec Afastado em, la décélération avance et fait avancer. Aussi le ralenti presque permanent de ce trio n’a-t-il rien d’un renoncement à la vitesse ou d’un manque. Il permet d’avancer, de clarifier, de se rapprocher, de l’autre mais aussi de soi-même. Car Afastado em signifie « loin dedans », en portugais.

Joanna Faye vient de la danse break, celle qu’on qualifie, comme le krump, de « danse urbaine ». Mais la danse contemporaine, et même la danse flamenca, ne sont-elles pas urbaines autant que hip hop et krump sont contemporains ?

Faye dit que « pour cette proposition de trio, la question de la féminité est avant tout un sous-titre, un prétexte, une question qui n’attend pas de réponse. » Afastado em n’est donc pas forcément, et surtout pas conceptuellement, une pièce sur la féminité. Par contre, et inversement, la rencontre des trois, voire quatre styles se réalise à travers le regard féminin sur chacune des danses exposées.

Nach (krump), Marina de Remedios (flamenco) et Kalin Morrow (contemporain) forment un trio très international, aussi divers que leurs origines chorégraphiques. Quand elles entrent en scène, par trois côtés du plateau, on se dit que leur ralenti - moins extrême que chez Myriam Gourfink, mais sans tremblement aucun - est sans doute un avant-propos et laissera place à une narration de la rencontre. Mais il n’en est rien.

Les gestes explosifs et très accentués du krump ou du flamenco ne perdent rien de leur esprit ou de leur énergie, mais se réinventent à travers la lenteur. Ces danses deviennent alors le vecteur d’une autre énergie et investissent des mouvements, relations et phrases chorégraphiques inventés à partir du ralenti. Le terme est par ailleurs inexact, puisqu’il ne s’agit pas de phrases créées à vitesse « normale » et décélérées, mais de créations authentiques.

La vitesse basse permet à Faye d’imaginer et de créer des logiques corporelles différentes, comme Cunningham en inventait à partir du logiciel Life Forms. Ces logiques sont le fondement d’un édifice chorégraphique aux éléments architecturaux toujours identifiables, par leur provenance flamenca ou krump. Mais le « braceo » pleinement krump de Nach peut ici véhiculer de la douceur et de l’attention pour l’autre. Et Remedios peut frapper son zapateado au pied nu, ce qui en change l’intention, fondamentalement. Le rapport au sol et à la gravité n’est plus le même.

Les styles et langages résonnent ici tel un souvenir, pour envisager d’investir, ensemble, d’autres territoires. Afastado em met en scène la contagion des énergies et le changement de regard sur soi, dans le miroir offert par la rencontre. Et le public aussi est amené vers un autre état de conscience, par la danse t la très belle création musicale d’Abraham Diallo. Si Afastado em signifie bien « loin dedans », c’est pour ouvrir d’autres horizons. Et tant que la surprise peut ainsi surgir à la croisée des chemins, il faut suivre les chorégraphes sur leurs routes.

Thomas Hahn

Spectacle vu le 28 mars 2018, Espace 17899, Saint-Ouen.

Afastado em

Chorégraphie : Joanna Faye

Interprètes : Anne Marie Van aka Nach, Kalin Morrow et Marina de Remedios
Costumes : Danielle Zuri
Scénographie : Jeanne Boujenah
Compositeur : Abaraham Diallo

6e édition du festival Séquence Danse

 

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