« The Sea Within » de Lisbeth Gruwez

Ouverture des Rencontres Chorégraphiques avec la première mondiale d’un puissant travail au féminin sur le collectif.

Ce ne fut pas une soirée ordinaire. Plutôt une de celles où le suspense est palpable, où la présence de nombreux directeurs de festivals internationaux fait monter les enchères. Lisbeth Gruwez se montra prête à prendre tous les risques. Sa première pièce qu’elle n’interprète pas elle-même allait frapper un grand coup. Celle qu’on avait découverte comme soliste de Jan Fabre, glissant dans l’huile d’olive (Quando l’uomo principale é une donna) serait-elle assez trempée pour relever son plus grand défi?

Une pièce de plus d’une heure, pour dix danseuses, au sujet incertain....The Sea Within : Une mer intérieure, vaste, changeante, comme la mer qui berce le littoral ou forme les tsunamis, tantôt emplie de romantisme, tantôt mortelle, la mer qui nous rappelle que chaque pièce nouvellement créée prend le risque de n’être qu’une goutte dans un vaste océan chorégraphique.

Dix femmes donc, qui ne se ressemblent guère, dix personnes aux cultures et morphologies si différentes, mais portées par un même souffle, chacune affirmant sa liberté pour la mettre au service d’un collectif, dans une sincérité totale et un engagement sans réserve. Mais un collectif doit d’abord se former, et c’est ce processus qui est mis en évidence, au début de la pièce quand les danseuses entrent dans la danse l’une après l’autre, pour ne plus se quitter jusqu’à leur envol final.

Des interprètes d’exception

Cherish Menzo, passé par des collaborations avec Nicole Beutler et Eszter Salamon, pourrait ici faire figure de danseuse étoile, si ce n’est d’étoile de mer, tellement elle sait déformer, en articulant et ralentissant ses mouvements, le rapport à la gravité. Seule au centre du plateau, elle ouvre la pièce en faisant basculer l’étendue de l’espace et du temps. Une par une, les autres s’installent et s’emparent d’un espace, dans l’équilibre d’une coexistence non sociale, comme celle de la flore marine.

Un vent se lève et imperceptiblement, le groupe se rassemble, pour former une vague, celle de l’océan mais aussi à la manière de Bill Viola que Gruwez cite comme élément clé de son univers artistique. Le lien avec l’eau se vit ici de l’intérieur, surtout chez Chen-Wei Lee,  ancienne interprète au sein de la Batsheva et forte d’une étonnante capacité à ne pas danser, mais devenir l’élément.

C’est dans cet art de la transformation qu’on décèle tout le sens de ce travail sur les registres de mouvement qui existent dans la nature, à savoir le staccato, la fluidité, le lyrisme, l’immobilité dans le mouvement et le désordre, permettant à chaque danseuse de trouver un univers avec lequel elle entre particulièrement en fusion.

A l’annonce du  projet, Gruwez avait reçu cinq cent candidatures. Et il faut encore relever l’étonnante présence de Charlotte Petersen, puissante et quasiment une ballerine, et donc aux antipodes des stéréotypes. « J’ai spécifiquement recherché des interprètes qui sont puissantes et vulnérables en même temps », explique Gruwez.

The Sea Within part donc de strates très intimes, appelées à remonter à la surface pour élever les rapports entre les danseuses, dans des séances d’entraînement quotidiennes. Le résultat de cette démarche est une grande liberté qui ne nuit en rien à l’harmonie du groupe. Au contraire, la puissance du collectif et la force de chacune se soutiennent et se magnifient mutuellement.

Une histoire de connexions

« J’ai construit une communauté de femmes qui se renforcent et se guérissent mutuellement. /.../Je crois aux femmes en tant que force de liaison. Grâce à la femme, je me suis tout de suite retrouvé avec la matière organique et même avec  le végétal », écrit Gruwez. Par le grand nombre d’interprètes, The Sea Within permet de vivre un état tribal, celui d’une communauté reliée aux origines de la vie et du vivre-ensemble, mais aussi d’incarner la mer, le vent ou le battement de son propre cœur, de naviguer sur sa propre mer intérieure.

C’est une histoire de traits d’union et d’empathie: Retrouver le lien avec ce qui sommeille au fond de chacune, fut-ce un univers violent et conflictuel ou nocturne et traumatique, un tournoiement à la manière des derviches ou une marche festive, mais transfigurée par un ralenti collectif des plus organiques. Sans imposer un discours, sans  jamais signer un manifeste sur la condition féminine, Gruwez creuse les archétypes de l’humanité.

Les interprètes sont ici également liées par leur souffle et murmures, qui prennent en charge des parties charnières de la création musicale de Maarten Van Cauwenberghe, très inspirée et en harmonie absolue avec la danse. Et ce qui étonne, dans The Sea Within, est aussi le naturel des transitions entre les ambiances, qu’elles soient violentes ou méditatives, plus individuelles ou plus fusionnelles, dramatiques ou bucoliques. Cette fluidité fait écho à la mer qui, elle aussi, sait changer d’état tout en restant elle-même.

Thomas Hahn

Spectacle vu le 16 mai 2018,
Nouveau Théâtre de Montreuil, Rencontres Chorégraphiques de Seine-Saint-Denis

Concept et chorégraphie : Lisbeth Gruwez
Création sonore : Maarten Van Cauwenberghe, Elko Blijweert et Bjorn Eriksson
Interprètes : Ariadna Gironès Mata, Charlotte Petersen, Cherish Menzo, Dani Escarleth Pozo, Francesca Chiodi Latini, Jennifer Dubreuil, Natalia Pieczuro, Sarah Klenes, Sophia Mage, Chen-Wei Lee
Dramaturgie: Bart Meuleman
Répétiteur : Lucius Roméo-Fromm
Création lumières : Harry Cole
Scénographie : Marie Szersnovicz

Prochaines dates françaises 

19 et 20 juin 2018, Festival de Marseille

27 septembre 2018, Le Quartz, Brest

19 et 20 décembre, La Rose des Vents, Villeneuve d’Ascq

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