« Scandale » de Pierre Rigal

Cette pièce pour six danseurs et un musicien qui fut l'une des créations phares de la 25e édition de Suresnes Cités Danse, est programmée ce vendredi 16 février à l'Onde de Vélisy.

Selon le Petit Robert, l’acception la plus ancienne de « scandale » date de 1050 : skandalon, l’obstacle. Quelques siècles plus tard, le terme se teint du sang du Christ et englobe à peu près tout ce qui flirte avec l’apostasie. C’est en ce sens qu’il faut entendre le titre de la création de Pierre Rigal pour Suresnes Cités Danse. Pourquoi? A cause du chamane qui manipule une poignée de créatures par lesquelles il se fait aduler.

Scandale parle de culte et pourrait bien devenir culte. On y croise du génie, dans tous les sens du terme. D’abord, dans le personnage du musicien-magicien, dans son costume entre manga, samurai et forêt africaine. Il mène le bal, et on a rarement vu un musicien jouer un rôle aussi actif, ici carrément dominant, dans un spectacle de danse.

Ensuite parce que Rigal revisite hip hop, krump et danse contemporaine sans en avoir l’air. Car on dirait que tout est allé dans l’autre sens, que la danse rituelle et (potentiellement) rebelle de ce manga dansé n’a d’autre père ou mère que le royaume mystérieux dans lequel se débattent ces créatures.

Galerie photo © Laurent Philippe

Miracle

Et certes, c’est encore une notion inhérente au religieux et à la mythologie… Alors, quel miracle? Celui de voir qu’un thème aussi galvaudé dans le hip hop que la manipulation, la contrainte et la libération progressive puisse ici être revisité d’une manière aussi contemporaine, jusqu’à éviter tous les écueils du kitsch et des stéréotypes. Avec le scénario de Scandale, on pourrait se voir catapulté vingt ans en arrière. Au lieu de quoi on fait un bond vers l’avenir de la danse.

Scandale puise aux racines du hip hop et du krump mais convoque sur scène les dernières tendances de la danse contemporaine, à savoir la relecture des danses traditionnelles et sociales. Dans un état entre le fiévreux et l’automate, les six danseurs (dont les silhouettes élancées des quatre garçons, aux frontières de l’univers de Giacometti) combinent break, popping, hype, krump, clubbing et arts martiaux (ou bien: la boxe) dans une danse qu’ils incarnent avec fougue, alors qu’ils sont (mal)menés par ledit musicien-shaman-samurai, maître-chanteur  qui pourrait faire partie de toutes les mythologies et cosmogonies des peuples de la Terre.

Galerie photo © Laurent Philippe

Légende

En contre-jour, ils se transforment, grâce à la magie breakdance, en une forêt africaine ou bien en toute autre chose, selon l’inspiration de chacun(e). On a vu, tout au long des vingt-cinq ans de Suresnes Cités Danse, beaucoup de manières ingénieuses de transformer la danse break en danse-tout-court, en langage dramatique, en art plastique, en poésie ou en abstraction. Ici, c’est tout ça en même temps.

Scandale ouvre à son tour vers un nouveau regard sur la danse hip hop, puisque c’est la question même de l’origine du vocabulaire qui est redéfinie, et ce jusque dans les plus fines et surprenantes prouesses (tourner en horizontale, en appui sur un coude…).

La légende qui se danse sous nos yeux remplace toute généalogie des courants chorégraphiques du vingtième siècle et se pose comme l’unique source de cette danse hallucinatoire. Ce groupe est constamment engagé dans un mouvement commun, qui annonce toujours quelque chose et qui ne cesse de négocier son détachement du sol. Aussi le suspense ne connaît ici aucune relâche.

Devront-ils danser jusqu’à leur mort, ou pour toute éternité, comme dans une inversion de la légende des Wilis ? Finalement, l’ombre d’un soulèvement commence à planer, sur eux et le Grand-manipulateur musical. Et ils surprennent de nouveau, avec un tableau à rendre jaloux un certain Bob Wilson.

Autre atout de Scandale : C’est déjà une pièce d’une heure. Quand Rigal créa, en 2012, sa deuxième pièce pour Suresnes Cités Danse (Standards), la version originale de trente minutes était convaincante. La version 60’ perdit en intensité. Scandale conserve de Standards un travail sur le groupe qui structure toute la pièce. A partir de là, Rigal place ici le hip hop au cœur de l’évolution de la danse contemporaine, dans une cohérence absolue entre la danse elle-même, l’esthétique, la scénographie, les lumières et bien sûr la surprenante création musicale, époustouflante dans sa diversité et sa vivacité.  

Thomas Hahn

Vu le 15 janvier 2017

Spectacle créé le 14 janvier 2017 au Théâtre Jean Vilar de Suresnes

Scandale

Conception, chorégraphie, scénographie Pierre Rigal

Avec Steve Kamseu, Antonio Mvuani, Camille Regneault, Julien Saint-Maximin, Joël Tshiamala, Emilie Schram
Musique originale live : Julien Lepreux et Gwenaël Drapeau

Théâtre de L'Onde de Vélisy

Le 16 février 2018 à 22h : Pierre Rigal - Scandale 

Le 16 février 2018 à 20h30 : Amala Dianor - Quelque part au milieu de l'infini

http://www.pierrerigal.net/pierrerigal/spip.php?page=mot&id_mot=74

 

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