« Savušun » de Sorour Darabi et « Deus ex Machina » de Jeong Seyoung

Sorour Darabi et Jeong Seyoung au CN D pour Camping 2018 .
Un(e) émouvant(e) chorégraphe iranien(ne) et une plus loufoque de la Corée du Sud pour deux pièces diamétralement opposées.

Ça grouillait de monde au CND de Pantin. Entre l’invitation par Mathilde Monnier de trois cents jeunes danseurs issus de vint-sept écoles à travers le monde et plus de sept cents artistes sans oublier les spectateurs il était difficile de se mouvoir aussi bien dans le hall que sur la terrasse. Après avoir suivi de nombreux ateliers, certains dormaient sur les poufs et les bancs en attendant le prochain spectacle. Ambiance chaleureuse et sympathique où l’on parlait toutes les langues.

Première pièce puissante sur l’ambigüité de et avec Sorour Darabi, (lire notre entretien à Montpellier Danse) Savušun (gémir à la mort de Siavash) est le nom d’une cérémonie préislamique qui rejoue le deuil rendu à ce prince perse, historique ou légendaire. Les cheveux bruns en bataille, une barbe noire et le haut du corps drapé dans un large tissu gris, Sorour Darabi chante très doucement quelques notes et formule un texte en iranien. Jeune, beau, avec des lèvres charnues, il exprime ce poème lyrique dans un souffle avec une voix sensuelle. 

 

Après des déhanchements très félins il laisse glisser sa cape au sol et se met de profil, les bras bien en arrière et bombe son torse poilu afin de faire découvrir ses petits seins rebondis. Mais qui est Sorour ? Il (elle) pose lui-(elle)-même la question. Question du genre, question sur la virilité, sur la sexualité, sur l’identité, sur l’ambigüité et sur tout ce que cette ambivalence génère.

Ce corps à double sens est absolument parfait. Son jean noir ceinturé par des bougies blanches que l’on pourrait imaginer des explosif le moule à merveille et ses mains aux longs ongles rouges se révèlent d’une incroyable finesse. Il en joue. D’un mouvement de poignet il défini la tendresse, d’une torsion gracieuse du corps, il dessine la sensualité. Sorour possède une intense présence.

Puis, il-elle s’allonge sur le tissu, extrait une bougie, l’allume et la met dans sa bouche. Ainsi de suite jusqu’à six bougies qu’il-elle suce puis les ôte et s’assoit avec les bougies (toujours allumées) dans sa main. Il-elle crache ! La cire blanche coule sur son pantalon. Pas un soupçon d’équivoque dans cet acte lubrique.

 

Et toujours sur le même ton extrêmement doux, le - la danseur(se) iranien(ne) parle à Baba, son père colonel dans l’armée iranienne. La guerre, « moi je les trouve sexys les irakiens », des organes génitaux d’hommes et femmes… de l’amour, des dérives, de la quête d’identité, de l’érotisme. Parfois, sa voix est virile, à d’autres moments son sourire fait percevoir des tonalités très féminines mais ses poignets, chevilles et mains si fines trahissent sa véritable identité.

Savušun se termine avec une danse lente toute en souplesse sans aucun saut ni mouvement cassant. Sorour Darabi possède un talent fou, il-elle ose tout : être impudique mais jamais vulgaire, raconter sa culture, ses faiblesses, ses drames, ses craintes, ses émotions, ses fantasmes et ses folies en captivant une salle comble. Une pièce intense très puissante et une maturité étonnante de Sorour Darabi.

Encore sous le choc, on a juste le temps de fendre la foule pour rejoindre un autre studio pour Deus ex Machina du sud coréen Jeong Seyoung présenté dans le cadre du Focus Asia.

Des phrases ou des indications sur la musique sont projetées régulièrement sur le mur de fond de scène. Ouverture de Coriolan de Beethoven pour un homme qui trace très sérieusement des lignes rouges au rayon laser. Puis il revient et revêt de très longs cheveux placés juste sur le devant de son crâne : « Jésus, un hippie, un rocker ou John Lennon ? » mots écrits et répétés plusieurs fois.

Ainsi, diverses séquences qui n’ont rien à voir les unes des autres étant donné qu’il n’existe aucun lien entre elles, se déroulent successivement dans un humour assez froid. Une bouilloire qui émet sa vapeur, une barre de danse portée à deux bras, une autre à laquelle s’accroche par les mains Jeong Seyoung et qui monte très haut dans les cintres pour redescendre aussi vite, un ballon jaune qui s’envole pour représenter la lune, un autre ballon mais immense, qui, en se dégonflant ébouriffe les cheveux, puis huit ventilateurs allumés et oscillants installés sur scène qui, une fois posés au sol, provoquent des bruits secs…. Sommes-nous dans l’illusion ou dans la désillusion car cette performance est plutôt fade et bien légère ? On reste sur sa faim !

Toujours est-il qu’entre spectacles, workshops, ateliers, cours, projections, symposium et soirées de fête, Camping 2018 qui s’est terminé le 29 juin à Pantin et à Lyon, a touché toutes les générations, proposé de nombreuses disciplines et expériences de la danse et ce, sur le plan international.

Sophie Lesort

Spectacle vu au CND de Pantin le 27 juin 2018

Savušun

Conception, chorégraphie et interprétation : Sorour Darabi
Musique : Pouya Ehsaei 
Création lumière : Jean-Marc Ségalen, Yannick Fouassier
Technicien son : Florian de Sépibus
Dramaturgie : Pauline Le Boulba
Regards extérieurs : Céline Cartillier, Mathieu Bouvier

Deus ex Machina

Chorégraphie : Jeong Seyoung
Intérprétation : Jeong Seyoung, Lee Sinsil, Seo Jaeyoung
Dramaturgie : Lee Jaemin
Création lumière : Lee Hyunkyu      

 

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