Programme Ravel à l’Opéra de Paris

Avec La Valse de George Balanchine, En Sol de Jerome Robbins et Le Boléro de Sidi larbi Cherkaoui et Damien Jalet, le Ballet de l’Opéra de Paris met Ravel à l’honneur.

La Valse de George Balanchine ne se contente pas de chorégraphier la partition de 1919-1920, mais de la faire précéder des Valses nobles et sentimentales du même compositeur. C’est une bonne idée. Car ces dernières, contrairement à leur titre annoncé et le clin d’œil à Schubert, comportent les mêmes dissonances et distillent la même inquiétude que l’œuvre postérieure. En réalité, Ravel commença à composer La Valse dès 1906 et ne la publiera qu’en 1919. Entretemps, prennent place les huit Valses nobles et sentimentales (1911), qu’au fond on pourrait bien considérer comme des variations de la première. Balanchine ne s’y trompe pas. Dès l’entrée de la 2e Valse (la 1ère n’étant pas dansée) surgit un monde crépusculaire.

Galerie photo : Laurent Philippe /OnP

Trois danseuses (Fanny Gorse, Laure-Adélaïde Boucaud, Emilie Hasboun) dans des robes très glamour de Barbara Karinska, portant de longs gants blancs, esquissent des pas chaloupés où percent un sentiment de solitude et de vacuité souligné par des mouvements de bras précieux et ridicules. La lenteur de la musique fait ressortir quelque chose de statique, tandis que la chorégraphie joue d’angles… obtus. La 3e Valse qui fait entrer un couple (Muriel Zusperreguy et Emmanuel Thibault) semble plus légère et aérienne, même si, là encore, la musique fait entendre des accents discordants (que reprendra, d’ailleurs La Valse). 4e Valse (Valentine Colasante et Audric Bezard)  joue la superficialité virtuose. Les 5e et 6e dansées par Hannah O’Neill et Hugo Marchand sont toutes en demi-teinte et faux abandons et la femme y exerce son pouvoir.

La partition de la 7e pourrait convenir à une série frisson. Tandis que la chorégraphie tournoyante se complique à souhait et l’homme qui se retrouve face au premier trio de femmes semble aussi menacé et perdu qu’Hilarion dans Giselle, tandis qu’elles bondissent et tournent autour de lui l’entraînant malgré lui dans une danse mortifère. La citation se fait plus précise quand couples ou femmes traversent la scène comme autant d’ombres furtives.

La 8e et dernière valse fait entrer la Dame blanche  et son partenaire (Dorothée Gilbert et Mathieu Ganio) qui seront les protagonistes de la 2e partie, soit La Valse. Dorothée Gilbert est vénéneuse à souhait ? Noble sans doute. Sentimentale certainement pas. Mathieu Ganio campe un homme un peu hautain. Tous deux jouent la comédie de l’amour et du pouvoir avec des gestes cassants voire abherrants comme ces bras tendus qui s’agitent dans le vide. Et quand enfin elle pose son visage sur ses mains, la menace se précise en la figure d’un homme en noir qui apparaît et les suit.

La Valse ne fait que prolonger cette histoire où les interprètes sont entraînés dans une danse macabre. Les trois femmes apparaissent alors pour ce qu’elles sont Parques, Furies ou Nornes annonçant la destruction d’un monde ancien. L’urgence et l’inquiétude que porte la musique se fait grondante, même si tout ce petit monde se trouve transporté dans une salle de bal rutilante. On discerne de nouveau quelques citations des wilis de Giselle dans ces groupes de femmes qui s’envolent en grands jetés dans les diagonales et même dans des déplacements en arabesques. Mais bientôt la valse et ses tournoiements reprennent le dessus. L’arrivée de la Dame blanche coïncide avec une accélération. La vie s’emballe, mais quand la Mort arrive, la Dame est déjà un spectre. La fin est faustienne et inéluctable même si l’on ne peut s’empêcher de voir, dans la scène finale, une chorégraphie d’ensemble qui ne déparerait pas dans une  comédie musicale hollywoodienne. Mais au fond, cette frénésie n’est-elle pas que l’avers de la violence et de la tragédie qui s’arrête net, à l’image de toute une civilisation romantique détruite à jamais par la boucherie de la Grande Guerre ?

Danse macabre aussi, ce Boléro du même Ravel qui clôturait la soirée. Ouvert par les deux mains d’une danseuse en cape noire qui semble ouvrir les portes de l’imaginaire ou de l’au-delà, la pièce chorégraphiée par Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet associés à Marina Abramović, est une plongée dans un autre monde. La répétition cyclique du double thème musical de Ravel renvoie à la spirale.

Galerie photo : Laurent Philippe /OnP

Les chorégraphes, grâce aux projections et au sombre miroir qui constitue le dispositif scénique de Marina Abramović, les lumières somptueuses d’Urs Schönenbaum, et les costumes de Riccardo Tisci, la pièce est une œuvre globale qui nous projette dans une galaxie gazeuse où tournent des corps humains plutôt que célestes. Un peu ralenti par rapport à la création originale, les détails émergent de la force giratoire continue qui constitue l’essentiel de la pièce. On voit surgir des portés, des enchevêtrements passés plus inaperçus lors de la création. La danse magnifie la partition, en la laissant surgir du corps des danseurs, dont on finit par oublier qu’ils ne flottent pas entre terre et ciel. À ce titre, ils rappellent les fresques des plafonds dont on ne sait jamais si les anges s’envolent ou tombent, et dont tout l’appareil musculaire semble là pour résister à une force inconnue de nous.

Au centre, un sombre vortex, tel un trou noir, menace d’aspirer ces danseurs qui s’étreignent, renversant jusqu’à l’idée de transcendance que suppose la verticalité. C’est une belle expérience pour le spectateur et il est heureux que l’Opéra de Paris ait repris cette pièce créée en 2013.

Avec En Sol, on change d’atmosphère du tout ou tout. De l’ombre on passe à la lumière solaire des bains de mer. Robbins excellait dans cette légereté de mouvement qui convient si bien à la partition de Ravel écrite au retour des Etats-Unis où il découvrit le jazz

Créée en 1975 pour le New York City Ballet, reprise la même année à l’Opéra avec des costumes signés Erté, la pièce est toujours aussi fraîche et agréable à voir. Avec sa gestuelle pleine d’humour, très graphique, très rapide, la chorégraphie, malgré (ou à cause) de sa simplicité est truffée d’embûches, et demande une virtuosité à toute épreuve.

Galerie photo : Laurent Philippe /OnP

Le corps de ballet s’en sort à merveille, tout comme les deux étoiles récemment nommées, Léonore Baulac et Germain Louvet. Leur Pas de deux est un pur moment de suspension poétique.Ils arrivent tous deux, par la précision de leur technique et la justesse de leur danse à nous transmettre tout un faisceau de sentiments et d’impressions passagères et profondes.

Il est rare de voir des danseurs incarner à ce point la danse. Mais quand c’est le cas, comme ici, c’est un plaisir à savourer sans modération.

Agnès Izrine

Le 2 mai 2017, Palais Garnier. Jusqu’au 27 mai.`

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