« Pode Ser » de Leïla Ka

Jeune chorégraphe venue du hip hop, Leïla Ka aborde la question des contradictions de l’être avec une force peu commune.

La lumière dessine un ring, rond pour répondre à l’étymologie, espace d’un combat que l’on pressent immédiatement. Car la combattante se tient en lisière, prête à en découdre et décidée. Leïla ka est une « hip-hopeuse » que l’on connaît pour sa collaboration avec George Cordeiro, alias Ghel Nikaido, ancien interprète de la compagnie brésilienne de Bruno Beltrao Grupo de Rua. Ensemble, ils ont fondé en 2013 la Favela Compagnie et créé deux pièces, La table (2014) et Du bout des yeux (2015).

Pourtant difficile d’y croire vraiment tant elle parait douce dans une robe vieux rose et fluide. Tant elle semble fine et blonde et sans doute fragile. Décidément l’image hip hop ne correspond guère à cette silhouette gracile. Pourtant, décidée et tranchante, elle y va, rageuse, et la voilà au combat. Engagée, elle entre dans l’arène lumineuse, et boxe. Elle lutte contre l’ombre, contre l’air et contre rien car ses poings ne quittent pas sa poitrine et ne lui permettent aucune allonge. Elle affronte son propre corps et Schubert prête son opus 100 à ce combat rageur et troublant. En face il n’y a rien et ce ring n’en est pas un. Il n’y a rien que le noir et -peut-être- le spectateur, cela n’est guère certain tant tout cela reste intérieur : tempête non sous un crâne mais dans un corps soulevant sa corole de robe, arrogante et ténue, elle se lance coude en avant dans une colère rentrée qui explose par bouffées.

Soudain cela rompt, et tombe des cintres un abat-jour de chez grand-mère. Au lieu de profiter de cet accord enfin possible de la musique, du costume et de la danse, voici la lutteuse qui relève ses jupons et tourne, en baggy noir, au sol en vrai hip hop. La musique a changé mais le hiatus demeure entre la nature de la danseuse et l’univers où elle évolue. Jamais certaine de tenir la bonne place, toujours convaincue de se battre : ce solo, le premier « en propre » de cette jeune chorégraphe traduit ce tiraillement.

L’expression portugaise « Pode ser » pourrait être traduite par « il se peut » ou « elle peut être ». Elle peut être, peut-être… Et cette incertitude trouve dans l’alternance des gestuelles et la rigueur de la présence une expression très convaincante par sa sincérité autant que par la maîtrise dont témoigne la danseuse dans les divers styles qu’elle oppose. Un talent à suivre.

Philippe Verrièle

Vu le 24 septembre 2018 à Micadanses dans le cadre de Bien Fait

Dans la même soirée : Une bouche de Lila Derridj et Instantanés#1 Anne -Flore de Rochambeau de Christian et François Ben Aïm (lire notre critique)

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