Montpellier Danse : Hans van Manen

Hans van Manen, Superman de Montpellier Danse ! L’accueil fut triomphal les 4 et 5 juillet au Corum pour la rétrospective van Manen, désormais Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres.

Quelque chose s’est passé, en ces deux soirées du Ballet National des Pays-Bas au Corum de Montpellier. L’histoire de la danse s’est mise à souffler avec une fraîcheur aussi agréable qu’inattendue, attisée par la présence de Hans van Manen, fort de ses 85 ans. La prestation du Dutch National Ballet a rencontré un désir et une émotion dépassant le simple fait d’apprécier un spectacle. Dans leur diversité, les deux programmes composés par et pour Montpellier Danse ont mis en lumière comment la danse traverse le temps et comment ce temps peut être habité d’allers-retours dans sa rencontre avec le public.

La dernière apparition de van Manen à Montpellier Danse date de 1986 ! Le voilà aujourd’hui reconnu, même en France, comme l’un des chorégraphes majeurs du continent [voir notre entretien filmé]. Son retour, trois décennies plus tard et orchestré en grandes pompes, en dit long sur l’évolution du paysage chorégraphique français. Il y a trois ans, Jean-Paul Montanari pronostiquait que la danse contemporaine allait perdre en importance face au théâtre. Aujourd’hui, c’est le retour des grandes compagnies de ballet qui semble modifier le paysage.

Que restera dans les mémoires comme événement phare de cette édition de Montpellier Danse ? Probablement pas les créations, aussi passionnantes soient-elles, de Mathilde Monnier, Sharon Eyal, David Wampach ou Emanuel Gat et autres (seule celle de Steven Cohen pourrait elle aussi faire date), mais la mise en orbite de van Manen vis à vis du public français avec cette rétrospective retransmise en direct à la télévision, qui coïncide avec sa nomination au grade de Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres et le fait que son pas de deux Trois Gnossiennes fera partie de la soirée de gala ouvrant officiellement la saison chorégraphique 2017/18 au Palais Garnier, en septembre prochain.

Galerie photo © Angela Sterling et Hans Gerritsen

Une soirée, 40 ans de création

De Metaforen (1965) à Frank Bridge Variations (2005) on a pu découvrir à Montpellier Danse quarante ans de création, par une troupe émaillée de grands interprètes et dotée d’un niveau technique général impressionnant, auquel s’ajoute un esprit vif et contemporain, donnant ainsi une modernité étonnante à la plus ancienne des pièces présentées. Sur les Variations pour orgue et orchestre à cordes de Daniel-Jean-Yves Lesur, Metaforen varie les motifs à la manière d’une fugue musicale. Comme après lui un certain Edouard Lock, Van Manen met ici en exergue les jambes et surtout ceux des hommes, en collants d’un blanc éclatant devant un fond sombre. La danse est bien sûr moins aventureuse que celle de La La La Human Steps, mais si maîtrisée qu’elle transfigure le interprètes à sa façon.

Et comme dans Adagio Hammerklavier (1973), la précision quasiment incisive va de pair avec un lâcher-prise apparent, du moins chez les femmes. Cette pièce pour trois couples met en valeur les filles (Anna Ol, Sasha Mukhamedov et l’incroyable Igone de Jongh avec ses accents de Sylvie Guillem) alors que les garçons doivent assumer quelques stéréotypes de latin lover qui frôlent la vulgarité. Au pire il faut y voir une faute de goût ou le symptôme d’une relation trop complexée à la sensualité. Au mieux, il s’agit d’une tentative de second degré qui réussit nettement mieux dans d’autres pièces figurant dans la sélection montpelliéraine.

Un zeste d’ironie

Dans Two Gold Variations (1999) comme dans Sarcasmen (1981), tout tourne autour des relations hommes-femmes. Sur le Goldrush Concerto de Jacob ter Veldhuis, un dialogue vif et ouvert entre instruments symphoniques et percussifs, les hommes brillent dans leurs académiques scintillants alors que les femmes passent le plus souvent tel un songe. Mais les six couples se rencontrent finalement lors d’un bal, sous un regard espiègle envers la drague masculine. Van Manen fait ici valoir une ambition plus tellurique, par des genoux pliés et des bassins rapprochés du sol. Cette danse de séduction est extrêmement vivace. Et elle séduit le public d’aujourd’hui.

L’esprit ironique éclate pleinement dans Sarcasmen, un duo sur les Cinq Sarcasmes de Prokofief. Cette suite de concertos à l’intention satirique donne le ton. Un homme et une femme se retrouvent dans un studio de danse pour se séduire, et on ne peut s’empêcher de songer à Afternoon of a Faun de Jerome Robbins. Sauf que van Manen ne se contente pas de tendres allusions. Timidité, hédonisme, inhibitions et pulsions éruptives se rencontrent de façon orageuse et facétieuse. Sous le regard du pianiste qui interprète Prokofief en direct, l’homme emploie toute sa puissance et sa virtuosité, jusqu’à exécuter un carrousel entier, juste pour impressionner sa partenaire qu’il feint ne pas voir. Et Igone de Jongh, véritable icône dans son pays, lui répond en se montrant très à l’aise en tant qu’actrice.

Un soupçon d’opéra

Et puis, dans Frank Bridge Variations (2005, dix danseurs), la pièce la plus récente au programme, van Manen se déplace sur un tout autre terrain, dramatique et passionnel. La composition de Benjamin Britten rend hommage à Frank Bridge, son professeur. Là aussi, certaines mouvements (marche, bourrée, valse...) sont considérés comme satiriques. Et les tableaux chorégraphiques, d’une expressivité et d’une invention gestuelle sidérante, présentent des ambiances et des personnages dont certains semblent sortir tout droit du Ring ou Parsifal wagnérien.

En 2005 van Manen retourne dans les girons du Dutch National Ballet après une nouvelle période au sein du NDT, et voilà qu’il crée une pièce sans pointes, la seule présentée à Montpellier Danse. Ici l’articulation quasiment expressionniste des danseurs crée une forêt dans laquelle on s’aime en dieux, en héros ou en mages, et c’est la dimension ironique elle-même qui est traitée au second degré. Cette pièce, au répertoire du Bolschoï et du Ballet de Stuttgart, brille dans ses ambiances nocturnes et s’amuse des codes dramaturgiques et visuels de l’opéra.

Galerie photo © Angela Sterling et Hans Gerritsen

Un accueil soudain, tardif et triomphal

Et à la fin, qui est aussi la fin de la soirée, c’est bien sûr Igone de Jongh qui va chercher Hans van Manen pour rejoindre la troupe aux saluts. Pourquoi la France fait-elle soudainement un accueil aussi triomphal à un Hans van Manen qu’elle avait frappé d’ostracisme pendant une trentaine d’années ? Que la raison soit à chercher dans son côté tout-ou-rien, dans le regain d’intérêt pour la technique classique, dans le besoin de repères ou ailleurs, l’enthousiasme  pour van Manen sur l’axe Montpellier-Paris ne peut qu’intriguer, par son arrivée tardive et son ampleur. Ailleurs, van Manen n’est pas forcément aussi idolâtré qu’en France, ici et maintenant.

Mais c’est un juste retour des choses en faveur d’un chorégraphe aux liens intenses avec la France. Non seulement a-t-il eu comme l’un de ses premiers professeurs de ballet Françoise Adret. Van Manen, qui  n’a commencé à danser qu’à dix-huit ans, a aussi été interprète au Ballet National de Marseille pour Roland Petit. Et il déclare passer chaque année ses vacances d’été dans le sud de le France. Reviendra-t-il aussi régulièrement pour ses tournées ?

Thomas Hahn

Vu le 4 juillet 2017 au Corum, Montpellier Danse

Van Manen à Montpellier Danse

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