Montpellier Danse : Entretien avec Angelin Preljocaj

Les pièces de New York : La Stravaganza et Spectral Evidence, deux créations de Preljocaj pour le NYCB, ouvrent la 37e édition de Montpellier Danse.

Angelin Preljocaj, prince Aixois de la danse noble de nos jours, avait créé à New York, à seize ans d’intervalle, deux pièces pour et avec le New York City Ballet : En 1997, La Stravaganza et en 2013, Spectral Evidence. Passées au répertoire du Ballet Preljocaj, les deux pièces sont ici réunies dans une seule soirée pour la première fois.

Danser Canal Historique : Que ressentez-vous quand vous repensez à votre première rencontre avec le NYCB ?

Angelin Preljocaj : La Stravaganza, c’est l’histoire de la vieille Europe qui vient en Amérique. Autrement dit, je suis arrivé là-bas pour retrouver cette compagnie qui représente New York et j’essaye de raconter comment on peut faire des échanges de vocabulaire chorégraphique, à l’instar des échanges de marchandises comme en troquant des étoffes contre des épices, par exemple. Nous avons donc un vocabulaire de style balanchinien, tout en le détournant en permanence et en l’hybridant comme on le fait avec les plantes, à l’aide de boutures.

DCH : N’y a-t-il pas un paradoxe à parler de vieille Europe en matière de danse? Car contrairement à Google, Microsoft et la Silicon Valley, la danse américaine n’est pas à la pointe mondiale et même dominée par l’Europe.

Angelin Preljocaj : Certes. Mais l’histoire de la danse avance de façon sinueuse. Il y a quarante ans, les chorégraphes européens se ruèrent sur l’expérience newyorkaise pour sentir ce vent nouveau qui soufflait sur leur art, jusqu’à créer la Nouvelle Danse française. Ensuite est arrivée la nouvelle vague flamande... Et pourtant, l’héritage newyorkais reste présent dans la danse contemporaine française. C’est assez émouvant à observer.

DCH : Comment avez-vous vécu la rencontre avec les danseurs américains?

Angelin Preljocaj : Quand j’ai créé La Stravaganza, j’ai été ému et même troublé par le travail de bas de jambe des danseurs du New York City Ballet. Ce travail était bien sûr le fruit du travail de Balanchine, très naturellement inspiré de l’école russe. Mais avant tout, il y avait Broadway, juste à côté! Et Jerome Robbins sautait facilement du NYCB à Broadway. Ca a donnée toute cette histoire de la tap dance. Et j’ai eu envie d’intégrer tout ça dans La Stravaganza. Depuis sa création, cette pièce a été reprise par le NYCB presque chaque saison.

DCH : Comment se sont déroulées vos retrouvailles avec le NYCB, quinze ans après ?

Angelin Preljocaj : Quand je suis allé faire une création à New York la première fois, il y avait un gros point d’interrogation. Les danseurs du NYCB et moi, allions-nous pouvoir accorder nos violons? A  ma seconde venue, quand je suis arrivé au sein de la compagnie pour créer, à la demande de Peter Martins, Spectral Evidence, il était acquis d’emblée que nous avions quelque chose à faire ensemble et l’enjeu était d’aller plus loin. La moitié des danseurs avaient dansé La Stravaganza. Il y avait donc une vraie familiarité entre les danseurs et moi, avant même de commencer le travail et  j’ai pu aller vers quelque chose de plus personnel, tout en m’inspirant de leur histoire.

DCH : Spectral Evidence est un titre énigmatique. Vous avez travaillé sur le fameux procès en sorcellerie à Salem en 1692, qui a fauché quelques vies sur l’autel du puritanisme.

Angelin Preljocaj : Avant de commencer les répétitions, je suis allé à Salem pour enquêter sur cette histoire d’hystérie collective où l’on a fait exécuter les jeunes filles qui furent accusées de sorcellerie. La preuve spectrale a été intégrée dans les outils juridiques pour juger ces filles. Le spectral evidence consiste à dire que si on a rêvé que telle personne avait commis tel acte, l’acte était prouvé véridique et le délit constitué. Par exemple, on condamne une jeune fille pour avoir, dans le rêve du monsieur, égorgé un poulet avant de le jeter sur lui...

DCH : Dans sa pièce de théâtre, Arthur Miller nous parle de séances nocturnes dans la forêt, où les filles dansaient.

Angelin Preljocaj : En effet, je me suis beaucoup inspiré de la forêt. A mon sens, ces filles aspiraient à une sorte de liberté, presque d’émancipation, par des jeux nocturnes et des provocations. Mais le puritanisme  de l’époque était incapable d’accepter l’idée d’émancipation féminine. Voilà ce qui est en jeu dans le spectacle, avec la musique de John Cage qui est sublime. Je ne connaissais pas cette qualité de travail vocal de sa part...

DCH : Vous venez de parler des danseurs du NYCB avec leur formation spécifique. Mais ici les pièces sont dansées par votre compagnie. Qu’est-ce que ça change ?

Angelin Preljocaj : Le challenge technique est assez fort. Mais je m’adapte toujours aux danseurs avec lesquels je travaille. J’arrive, je regarde: Qui est là ? Quelle est leur culture physique? C’est à partir de là que je commence à construire le travail, à partir de l’énergie des danseurs. Il est tout naturel que les zones de technicité des danseurs du Ballet Preljocaj sont différentes de celles du NYCB. Elles ne sont pas moins intéressantes, mais elles se situent ailleurs. Donc mes danseurs peuvent très bien en rajouter et donc imposer leur propre style. Il se crée autre chose, sans qu’on puisse dire si c’est mieux ou moins bien.

DCH : De quelle manière le fait d’être à New York a-t-il influencé ce travail ?

Angelin Preljocaj : C’est une question intéressante. On n’y pense pas toujours, mais les lieux imprègnent des énergies, dans l’imaginaire et dans le processus créatif. J’en suis persuadé. Quand je suis à New York, je suis dans des états psychiques et mentaux différents qu’à Paris ou à Aix..

Propos recueillis par Thomas Hahn

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