Montpellier danse : « Demolition incorporada » de Marcelo Evelin

Le chorégraphe brésilien opère une puissante visitation de la danse butô, mais comme en retrait de son propre propos.

Un malentendu tenace interfère dans la réception du butô par le public occidental. Ce malentendu consiste à rabattre cette danse japonaise contemporaine comme une réaction à l'horreur des bombardements atomiques subis par l'archipel nippon à la fin de la seconde guerre mondiale. C'est une vision réductrice. Bien d'autres éléments ont nourri la "danse des ténébres", ou encore "du corps obscur". Il faut notamment en passer par l'influence – directement chorégraphique – de l'expressionnisme allemand, forte au Japon, sinon de la littérature maudite française, avec les figures de Sade, Lautréamont, Genet ou Bataille.    

Il sera précieux de se souvenir de ce dernier point au moment d'aborder l'avant-dernier tableau de Demolition Incorporada, de Marcelo Evelin. On y reviendra (ci-dessous). Dans cette pièce, le chorégraphe brésilien effectue une sorte de visitation du butô. Plus précisement : celui de Tatsumi Hijikata, originel, particulièrement abrasif et dénué de toute concession. Le titre du spectacle se complète d'un sous-titre : Dança Doente.                                                     

Galerie photo © Laurent Philippe

Accompagné de sa traduction – Danse malade – sur les supports de communication francophones, on obtient un exposé à rallonges, divagant. Voilà qui évoque assez bien la teneur de cette pièce, souvent lente et digressante (deux caractéristiques qu'on voudra garder exemptes de toute connotation péjorative : il faut savoir visiter, explorer, fouiller, patienter).

La notion de Danse malade provient d'Hijikata même (et on se souvient de La danseuse malade, une pièce de Boris Charmatz, qui partait des écrits du fondateur du butô). Celui-ci a souvent référé à la maladie de sa jeune sœur, finalement son décès, pour expliquer comment celle-ci continuait de vivre à l'intérieur de son corps, au point que sa danse, expliquait-il, était aussi celle de cet enfant disparu.

On voudrait  voir quelque chose de ce tourment gigogne dans la scénographie de Demolition incorporada. Sur deux tiers de l'ouverture de scène, pend une grande tenture de tissu grège, d'apparence terreuse, à la façon d'un rideau. Mais celui-ci ne descend pas jusqu'au plateau, de sorte que les danseurs qui évoluent – fort souvent – derrière cette tenture, demeurent visibles aux spectateurs, mais seulement pour la part basse de leur anatomie. Avouons que, naïvement, on mise longtemps sur quelque coup de théâtre, qui ferait disparaître cet écran, et révèlerait un élément inattendu qui attendrait là le spectateur.

Il n'en sera rien. Obstinément, quelque chose se joue dans un arrière-plan, un fond de scène, partiellement inatteignable. Cela se souligne dans certains costumes, fins collants justaucorps, qui habillent tout en révélant les anatomies sexuées qui s'y sont glissées. Tout le vestiaire de la pièce oscille entre des beautés de drapés, et des dénudements plus ou moins désordonnés. Cela avec une provocation de l'élégance, un rien cérémonieuse et païenne à la fois, qui rappellent un théâtre expressionniste frôlant la tentation scandaleuse.

Galerie photo © Laurent Philippe

Quelque chose travaille, sourdement, dont les manifestations entières à la vue ne se produisent que partiellement, de temps à autres, comme inopinées, en dépit du masque occultant qui barre la scène. Dans cette manière qu'a l'action scénique de se manifester, il n'est sans doute pas sot de songer à la notion du symptôme, signe visible d'un dérèglement, d'une mutation, d'une altération, dont la danse serait le vecteur obscur des matières et le lieu opaque de leurs transactions complexes. Les références butô abondent dans la gestuelle, avec ses demi-pointes cataleptiques,  ses poignets cassés comme révulsés, ses membres torves et torses, ses désaxages cagneux, ses longues pauses, pourquoi pas assises, avançant lentement dans une consumation enfouie.

Demolition incorporada engage dix interprètes – dont plusieurs excellents – dans cette recomposition, qui occupe un vaste espace, très étudié. La musique en émane directement, ici puissante, entraînante, à la manière des grandes pièces communautaires et impactantes qu'on connaisait d'Evelin jusqu'à présent. Mais là suspendue dans le creux du silence, et sinon sombre et écorchée. Ainsi la pièce prend toutes les mesures d'une errance rituelle, empruntant notamment deux larges et longs déambulatoires déroulés au sol.

Marcelo Evelin compte parmi les célébrants. Son âge, sa carrure, sa pilosité, lui confèrent quelque dimension chamanique. Il la poussera à l'incandescence d'une joute homosexuelle très explicite, avec un jeune homme au consentement problématique, laissé comme pour mort à l'issue de l'étreinte. Le chorégraphe brésilien en réfère-t-il directement au solo fondateur du butô, Kinjiki (1958), où Hijikata signifiait explicitement les tensions de la sexualité, ses tabous et transgressions, via le sacrifice d'un poulet vivant, tenu entre ses jambes et en présence d'un partenaire masculin ? Un volatile empaillé trône tout du long, dans la pièce d'Evelin.

Galerie photo © Laurent Philippe

Mais alors, le chorégraphe brésilien aurait choisi de transgresser les limites de l'euphémisation. La problématique désirante des corps est très présente dans la représentation chorégraphique, les questions de genre y sont abondamment développées, une prégnance homosexuelle en empreint le milieu et sa fibre sensible, la nudité y est volontiers déclinée dans une infinité de nuances signifiantes. Mais la représentation explicite d'actes sexuels, notamment homosexuels, y demeure exceptionnelle. A cet égard, il faut valoriser l'audace de Marcelo Evelin, quand il ose cette représentation (quoique métaphorique).

Si toutefois une gêne en émane, elle tient à ce que ce tableau s'impose sans crier gare, comme cédant à une nécessité un rien égotique, sans être pleinement portée par son contexte dramaturgique. Car jusqu'à ce que cette séquence survienne, Demolition Incorporada a semblé s'en tenir à un re-enactment d'esthétique butô. C'est exposé, c'est traversé, c'est déroulé, sans qu'on se convainque d'une saisie tout à fait nouvelle et singulière.

La réserve ici exprimée n'ôte rien à l'intégrité de ce projet, encore moins à l'ampleur de sa conduite, ni l'acuité de son engagement au plateau. Comme pour tout réparer, un dernier tableau, plus lent, plus long que tous les autres, voit le musicien abandonner son ordinateur, et juste vêtu d'une jupe ajourée, s'en aller en procession solitaire, en égrenant le son cristallin, note à note, d'une sobre mandoline. Ce retour de l'art au minimum absolu de ses moyens, nous laisse méditer sur sa rareté extrême, irremplaçable, à rebours du tout venant expansif de la maladie sociale.

Gérard Mayen

Spectacle vu lundi 3 juillet 2017, au Théâtre de Grammont, dans le cadre du Festival Montpellier danse

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