Montpellier Danse : Création de Marie Chouinard

La danse entre histoire et signes

Signé Marie Chouinard, Soft virtuosity, still humid, on the edge explore des corps doucement virtuoses dont chaque mouvement semble travaillé par le handicap, la blessure, la claudication, l’accident, le déséquilibre. Dix interprètes, vibrionnent, hoquètent, grimacent en une viscérale chanson de gestes animant leurs fluides lignes de corps en des marches médusantes et balbutiantes.

Galerie photo Laurent Philippe

Les corps-écritures

Marcher pour saisir ce qui s’inscrit en prenant la fuite, ce qui résonne d’autres mondes dans chaque geste. Mais aussi dans chaque corps-sismographe qui tente d’être juste là quand il est en train de s’en aller. Déformer son cours, le ralentir jusqu’au gel du mouvement ou le faire gagner en vélocité au fil de trajectoires ramifiées. Un périple abstrait, tour à tour burlesque et dramatique, «car la transformation est notre infini… et si on est, on n’est que successivement», écrit le poète, essayiste et peintre Michaux dans Qui je fus.

D’où l’écho de l’esprit et le tracé des frottages magiques de Michaux. Les danseurs sont ici ces fugitives figures, couvrant par instants leurs visages de leur haut sombre. Des formes dont l’existence ne recouvre aucune menace, car si improbables, en perpétuel mouvement. Elles participent de l’inachevé, de l’ouvert et du non accompli proche du Meidosem (tiré notamment grec "eidos" désignant l'espèce et l'essence) dessinée par Michaux. Une créature, qui loin d’être une est plurielle, comme la souveraine d'un essaim de spectres intérieurs proliférant mystérieusement et puisé à un imaginaire, voire une rêverie enfantines.

Galerie photo Laurent Philippe

On reconnaît au détour de Soft…, certaines dimensions explorées pour le spectacle de Marie Chouinard, Henri Michaux : Mouvements (2016) qui voit les pages de Mouvements (1951) de l’écrivain et dessinateur français projetées une à une. Elle dévoile ses dessins réalisés à l’encre de chine noire jetant d’étonnantes figures qui ne sont que mouvements et danse. La chorégraphe fait littéralement jaillir dans les corps de ses interprètes l’énergie implosive d’animalités et de bestiaires hybrides en circularités virevoltantes.

Si Michaux rejette la danse comme exercice de pétrification du geste, au même titre que le langage « corset », il reste notamment fasciné par la danse balinaise, « la danse de la main plate, de la paume ouverte » dont se fait écho Poteaux d’angle où la main met en lien l’humain avec ses gestes essentiels. En la danse cohabite pour Michaux l’exprimé et l’inexprimé, dualité nécessaire à toute expression et se conçoit comme pictographie du sujet.

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Les « marches », bouleversées, décélérées, écartelées, contrariées, explosées de Soft… semblent alors correspondre trait pour trait à ce que Michaux avance dans Mouvements : « Mouvements d’écartèlement et d’exaspération plus que / mouvements de la marche / mouvements d’explosion, de refus, d’étirement en tous sens / d’attractions malsaines, d’envies impossibles… / Mouvements de replis et des enroulements sur soi-même en / attendant mieux / mouvement des boucliers intérieurs / mouvements des boucliers intérieurs / mouvements à jets multiples / mouvements résiduels / mouvements à la place d’autres mouvements qu’on ne peut pas montrer / mais qui habitent l’esprit… ».

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Ces marches claudicantes sont aussi une évocation des anatomies difformées de Body Remix/Variations Goldberg (2006). Des danseurs munis de prothèses tutélaires émancipant autant que formatant leurs mouvements de corps handicapés en autant de spasmes naufragés dans une beauté néoclassique fêlée. Béquilles différant la chute et insufflant un grand écart haletant et désespéré. Cordes, barres, harnais agrégeant deux jambes de danseuses, déambulateurs montés sur roulettes suscitaient un érotisme diffus ramenant au film Crash dû à Cronenberg et ses corps harnachés d’attelles repoussant les limites de désirs et douleurs inassouvis.

Galerie photo Laurent Philippe

L’entame et le terme de l’opus voient deux couples – deux femmes, puis deux hommes –à l’avant-scène, enchevêtrés, girant sur un socle ou podium circulaire, actionné par un manipulateur qui les fait inlassablement tourner. Bien que le circassien ne soit jamais tout à fait éloigner de la proposition de mises en corps scéniques chez Chouinard, on dirait des netsuke en mouvements, ces statuettes japonaises qui enchevêtrent les vivants et leurs doubles post-mortem dans une danse à la grotesque suavité.

Visages, visages

Pour Soft…, les visages agrandis et dédoublés par un filmage en gros plans reproduit sur le mur du fond à la taille XXL deviennent une énigme dont nous scrutons les traits. Le procédé démontre, à l’envi, que tout visage véhicule une incomplétude native. Il est sans cesse animé d’un cinéma ici ralenti voire figé dans l’expression de sidération, souffrance, supplication, extase, méditation, refusant d’endosser la vie bornée des choses. N’existe-t-il que projeté hors de lui, sous la sanction, l’interrogation ou l’adhésion des autres visages ?

Galerie photo Laurent Philippe

La caméra ne circonscrit pas d’emblée un visage. Elle l’interprète au sens musical du verbe, le déploie progressivement, et le spectateur s’éprouve déplié par lui. Bien loin d’une existence immédiate des choses, tout visage fonctionne dans un système de renvois ou de constructions imaginaires, sociales. Ainsi, la danse le voit recouvert en solo, duo ou trio par un haut de vêtement qui en fait comme une « extension «  et sculpturale du corps, comme le bourgeonnement d’une excroissance anatomique.

Des spectres hantent la danse

Que peut une image d’exil et de guerre ? Lors d’une séquence d’anthologie, Il y a comme un écho au défilé de réfugiés et populations fuyant des zones conflictuelles avec ces êtres rampant, s’agrippant entre déploration, souffrance Au fil d’une succession de tableaux vivants voyant défiler avec une lenteur apprêtée en fond de scène avec une caméra qui fouille les expressions doloristes dans des images projetées en très grand, on retrouve comme dans un morphing retrouve l’esprit et le tracé de nombreuses peintures explorant l’humanité souffrante tourmentée dans un quasi surplace au cœur de la catastrophe.

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Que l’on songe à Louis Jean Desprez (Le Tremblement de terre de Messine), Nicolas Chaperon (Le Déluge), Gustave Doré (Le Déluge), Guéricault (Le Radeau de la Méduse), Goya (Les Désastres de la guerre), l’effet dramatique de diagonales fortes de Turner (Le Naufrage)… C’est donc apparemment une « grande machine » au sens que pouvait lui donner Delacroix : une grande oeuvre, extrêmement composée, valant à la fois par la puissance de son mouvement d’ensemble et le soin apporté aux détails, tentant de restituer le plus fortement possible la grandeur tragique), bestiale et grotesque, implorant et extatique comme la pietà situations désespérées. Plus proche de nous, on peut évoquer les  travaux de photographes contemporains mettant en scène des icônes détournées et refigurées de la photo documentaire et du photoreportage de guerre : Jeff Wall (Dead Troops Talk), Eric Baudelaire (The Dreadful Details).

Les images peuvent aussi rimer de manière poignante, décalée, avec les clandestins tentant désespérément de fuir, ces êtres jetés sur les routes de l’exil. Mais il peut-être aussi là un pouvoir de consolation comparable à celui que l’on prêtait autrefois aux icônes religieuses. On pourrait l’appeler l’affirmation de la persistance sacrée de l’humain et son pouvoir invisible tant de fascination que de répulsion.

Galerie photo Laurent Philippe

Chez cette chorégraphe multiprimée qui œuvre pour le nouveau cirque québécois le plus populaire qui soit, Eloize, les constellations géométrisées des interprètes mettent en orbite une grammaire du va-et-vient, de l’aller-retour. Elle alterne lenteur délicate, décélération subtile sur une partition musicale répétitive réalisée par un complice au long cours, le compositeur Louis Dufort. Elle marque en ses attaques tranchantes, électro, qui contribuent à électrifier les danseurs. Retour aux mythes des origines aussi dans ses déesses enlacées, tuilées qui rappellent une méditative approche à la fois tour à tour grotesque, sororale et fraternelle du corps en ce monde. Mais où l’on retrouve l’écho assourdi d’un duo féminin somnambulique, primitiviste de la version du Sacre du printemps que crée l’artiste en 1993.

De marches en danses

Aux spasmes se mêlent cambrures, contorsions et contractions chez des corps qui semblent percés de part en part par leurs mouvements. Ce jusqu’au handicap que colonise une relative béatitude. Le filmage vidéo en direct de la chorégraphie, dont les images sont projetés sur ce qui sert de cyclo ajoute une nouvelle dimension à l’œuvre en la recadrant et la diffractant. La danse a ici partie liée avec un chainage érotique du vivant en métamorphoses au sein d’un mouvement rectangulaire concentrique suscitant des lignes de fuite perpendiculaires. Une façon de progresser en marchant, entre traces et contagion.

Galerie photo Laurent Philippe

Marcher pour saisir ce qui s’inscrit en prenant la fuite, ce qui résonne d’autres mondes dans chaque geste. Mais aussi dans chaque corps qui tente d’être juste là quand il est en train de s’en aller. Déformer son cours, le ralentir jusqu’au gel du mouvement ou le faire gagner en vélocité au fil de trajectoires ramifiées. Un périple abstrait, tour à tour burlesque et dramatique, « car la transformation est notre infini… et si on est, on n’est que successivement », écrit Michaux dans Qui je fus.

Bertrand Tappolet

Soft virtuosity, still humid, on the edge. Festival Montpellier Danse, le 1er juillet 2017 au Corum à 20h00. Rens.: www.montpellierdanse.com

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