« Mass b » de Béatrice Massin

On trimballe sa part saturée d'anxiété, ou de colère, politiques, alors même qu'on se rend dans les salles de spectacle. Qu'y peut la danse ? Parmi les intentions imprégnant sa nouvelle création, Béatrice Massin évoque le sort des migrants de tous temps ; et d'aujourd'hui, particulièrement. Sa pièce Mass b en relève-t-elle le défi politique ? Non, si on constate qu'il s'agit, obstinément et sereinement, d'une très belle pièce, de très belle danse, interprétée par de très beaux danseurs et belles danseuses.


Sous cet angle, la chorégraphe baroque contemporaine aura prêté le flanc à l'attaque critique qui voudrait évaluer avant tout ce qu'un acte artistique vient déplacer, inquiéter, bousculer. Par delà quoi, cette pièce nous aura transporté ; quand bien même l'aura-t-on vue un soir de première à Chaillot, sous pression d'un aréopage officiel des plus compacts. C'est donc cette échappée du transport qu'on aimera explorer. Et défendre.

La lumière marque, tout d'abord. Signée Caty Olive. Même laissées sans suite, on note que Béatrice Massin avait entamé des discussions assez poussées avec le chorégraphe Christian Rizzo, pour ce projet de pièce. Au final toujours présente, Caty Olive a bâti une rigoureuse scénographie de lumières, qui structure l'espace, ici au cordeau, là par plans. Mais en même temps que presque géométrique, sa composition tient aussi d'une orchestration d'amples dynamiques. Un concert de lumière.

Galerie photo © Laurent Philippe

On n'entame pas tout commentaire d'une pièce chorégraphique par une description de ses lumières (quand encore, le plus souvent, on n'en fait aucune mention). Ici l'exception vaut, par ce que cette caractéristique double – rigueur de trait, mais amplitude généreuse du volume – nous donne comme clé de regard sur toute cette pièce. Mass b est ouverte. Si son écriture conduit très solidement le regard, elle ménage toutefois de très larges échappées d'autonomie. Pièce à grand format, pleine de résolution, pourtant jamais Mass b n'enferme ni n'écrase son spectateur.

On pourrait aussi l'entendre par la musique. La Messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach, son irrépressible élévation spirituelle, y est comme frottée, contaminée, voire boursoufflée, par la rencontre, moins consonante, ménagée de loin en loin avec les accents beaucoup plus contemporains, de compositions de György Ligeti. Ce n'est pas qu'on crie à la révolution. Mais là encore, à l'intelligence d'un transport savant de l'écoute. Sans oublier les silences, les suspensions. Les appels.

Dans les lumières d'abord rares de Caty Olive, tout débute, longuement, par des marches assez droites, des dix interprètes de Mass b (cf. les migrants évoqués plus haut ; mais ne restons pas bloqués sur ce point). De loin en loin, des contacts se produisent. Certains semblent tenir de l'accident ; des chutes, des rattrapés, des soutiens plutôt que des portés, oeuvrent dans ce registre. C'est encore assez sec.

A cet instant, on se prend à craindre que Béatrice Massin s'enferme dans une logique de manifeste didactique par temps de déconstruction obligée. Son geste annoncé n'est-il pas de radicaliser son option contemporaine dans le baroque, en invitant dans cette pièce des interprètes encore très jeunes, jusque là ignorant tout du vocabulaire baroque ; et a fortiori n'ayant jamais travaillé sous sa direction ?

Il apparaît peu à peu que ces premiers tableaux sont, en effet, ceux d'une exposition de ses motifs de base. La marche, on l'a dit, sous-tendant le pas baroque. Puis ses accentuations. Ses élévations. Ses tours. La possibilité de sauts. Mais aussi les figures brèves arrêtées, fort composées. Les combinaisons de l'un.e à l'autre. La suggestion des mains tenues. Le dialogue amorcé des élégances.


Tout va ainsi en crescendo, au fil de Mass b. Mais rien ne va sous la pression de l'uniformité massive, ni dans la direction obligée de perspectives symétriques, convergentes ou culminantes. Il faut voir comment ces corps, bien que posés droit dans l'ensemble, sont dans le tour d'une fluidité spiralée, descendante autant que montante, dans le jeu souple, ouvert et lâche, entre leurs ceintures (scapulaire et pelvienne).

Une contamination des souffles, une déteinte des intentions, animent pareillement le corps collectif qui se déploie ainsi : celui d'un peuple juvénile, entre conjonctions et éparpillements, qui revendique aussi la possibilité de sa joie (on regardait cela, de retour de manif du 9 mars). Et que leur joie demeure. Certes toute d'écriture souveraine, Mass b distille une communauté de courses, d'unités variantes, de stries plutôt que de blocs, par fugaces nuées de fulgurances.

Galerie photo © Laurent Philippe

On a même senti un rien de Bagouet qui passait en fantôme. On aime le trouver là ; pas dans les seules reprises de répertoires autorisés. Vaguement divagante, Mass b autorise tout un enchaînement d'associations d'idées. Encore ceci par exemple : à lire le titre Mass b, bien évidemment on décrypte en filigrane le nom de Béatrice Massin. Soit une sorte de pleine unité entre une auteure et son œuvre, mais alors non sans glissé et retournement. Tout en transport, disait-on.

Au fait, par anomalie, et puisque tout arrive, il se trouve que l'auteur de ces lignes n'avait jamais vu jusque là aucune pièce de Béatrice Massin. Et bien, cela manquait.
 
Gérard Mayen

Spectacle vu le 9 mars 2016 au Théâtre national de Chaillot (Paris). Encore à l'affiche jusqu'au 18 mars.
 
 

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