Lyon : La Biennale « savante et populaire »

Gallotta, Rizzo, Dubois, Malandain, Pick, Ouramdane etc. marquent la 17e Biennale de la Danse à Lyon. Mais elle est loin d’être réservée aux CCN hexagonaux. Au contraire. On y croise Platel, Galvan, Khan, Lecavalier, Ouizgen, Sciarroni... L’ensemble est placé sous un regard qui interroge les relations entre une danse dite « sociale » et une autre, une danse d’auteur.

Aussi, le millefeuille de cette troisième édition programmée par Dominique Hervieu aurait pu s’intituler « Tous ensemble ! ». Nul doute que dans le contexte actuel, avec toujours plus de tentatives politiciennes de diviser les sociétés occidentales, on peut lire dans cette programmation un manifeste pour l’ouverture et le rassemblement, plus nécessaires que jamais.

 

Et si, au lieu de se regarder en chiens de faïence, les gens dansaient ensemble ? L’idée est naïve, non seulement en raison des tensions communautaires. La danse aussi connaît ses divisions, par exemple entre les « pratiques » des amateurs et la création « artistique ». Mais nous vivons au cœur d’une décennie où la danse reprend l’initiative, pour contrer les forces centrifuges. La danse n’est pas le diviseur d’une société, elle en est le dénominateur commun, le démineur de nos pulsions destructrices.

Tous savants !

En construisant cette édition autour d’un Parcours savant - populaire, Dominique Hervieu a choisi de faire le point sur le fait le plus marquant dans le paysage chorégraphique actuel. De plus en plus, la création s’inspire des danses collectives, sociales, traditionnelles ou fashion, de la culture des jeunes et de leurs grands-parents. Ajoutons que le cirque, art résolument populaire, interagit de plus en plus avec la danse.

A force d’essayer, les chorégraphes ont découvert que chaque danse inventée dans la rue, les clubs, les ballroom ou les guinguettes est soluble dans l’invention pour la scène. Il a fallu, pour cela, changer de regard sur les danses sociales. La danse contemporaine reconnaît aujourd’hui le côté « savant » de chaque personne maîtrisant un code chorégraphique populaire. Sous toutes ses formes, danser permet de mieux se connaître soi-même, et chaque individu développe sa propre approche des mouvements et de leur grammaire. Dans certaines danses, comme le hip hop, on en invente et en ajoute. La fusion du « savant » et du « populaire » est l’ADN même de cette danse.

« Ensemble ! » est justement le thème du 11e Défilé de la Biennale (1), et on pourrait interroger le rôle que cet événement, conçu pour et par toutes les catégories de la population, a pu jouer dans de déplacement des regards sur les danses sociales et sur le public. Douze chorégraphes, dont Mourad Merzouki, ont rassemblé des citoyen(ne)s, cinq mille en tout, pour une exécution très « savante » de chorégraphies « populaires ». Le fait de défiler dans la rue, tous ensemble, exige des interprètes une précision absolue, et donc une démarche savante.

 

Musique(s) !

Les liaisons fructueuses entre les deux mondes de la danse apparemment opposés ne se conçoivent pas sans redéfinir le rapport à la musique, laquelle redevient la force motrice de la composition chorégraphique. La danse remplace le récit cunninghamien de la rupture par une histoire de rencontres et de fusions. L’intérêt pour les danses communautaires relance le dialogue avec la musique ? Rien de plus logique. Toute danse populaire se définit par rapport à un système rythmique, des instruments, un univers sonore, une tenue, des racines...

Au résultat, le nombre de spectacles de danse intégrant des musiciens sur le plateau est en augmentation constante. On y rencontre tous les registres, du quatuor à cordes au DJing, du rock à l’électronique, du Human Beat Box aux airs traditionnels.

Mais il y a un troisième facteur qui incite les chorégraphes à se soucier du peuple et de ses danses.  Nous traversons des temps de crises et d’incertitudes, ce qui implique que l’achat d’une place pour un spectacle coïncide avec la volonté d’oublier les conflits et les menaces auxquels on est exposé au quotidien. Pas étonnant alors que la comédie musicale et le spectacle burlesque se taillent une belle place, même à la Biennale de Lyon. Mais de l’intérieur, les chorégraphes font de la résistance.  


Jean-Claude Gallotta crée à Lyon sa première comédie musicale. Intitulée Volver, elle sera portée par la chanteuse Olivia Ruiz, ses musiciens et neuf danseurs. Comme dans le tango éponyme de Carlos Gardel, il y est question d’exil et de retour au pays natal.

Pas une, mais deux comédies musicales à la Biennale : Le metteur en scène néerlandais Yan Duivendak livre, avec Sound of Music, une comédie musicale sur fond de crise économique, morale, politique et sociétale. Le livret de l’écrivain Christophe Fiat épingle les menaces écologiques, économiques ou militaires de notre époque. Mais il y a l’énergie vitale des jeunes danseurs-chanteurs qui jouent, dansent et chantent leurs propres questionnements, dans une chorégraphie signée Olivier Dubois !

 

Si on regarde l’histoire de la danse sous l’angle du populaire et du savant, quelle place y tient le ballet romantique ? La forme chorégraphique la plus savante est en même temps la plus populaire. Et quand Thierry Malandain adapte le conte le plus populaire de France, à savoir La Belle et la Bête, (autre spectacle officiellement créé à la Biennale), pour en donner une lecture psychanalytique extrêmement savante, n’œuvre-t-il pas en faveur d’un art élitaire pour tous ?

 

Joy Division, Kraftwerk, Schubert - aucun rapport ?

Quand la musique n’est pas un vecteur, mais le sujet: Christian Rizzo et Yuval Pick rendent hommage, dans leurs créations actuelles, à divers univers musicaux. L’hommage de Rizzo à Ian Curtis, chanteur du groupe Joy Division, participe de la quête des origines chez les chorégraphes contemporains : De quoi suis-je fait, qu’est-ce qui me traverse à mon insu ? Le directeur du CCN de Montpellier se souvient, dans Le syndrome Ian (créé à Montpellier Danse), de ses propres impressions, il y a quarante ans, quand il voyait dans les soirées dansantes les danseurs disco côtoyer les autres, post-punk.

 

Joy Division furent l’étendard New Wave de la musique britannique de la fin des années 1970, jusqu’au suicide d’Ian Curtis en 1980. Leur attitude stoïque préfigura le Cold Wave et l’esthétique dite « gothique », attitude réinterprétée et poussée à son extrême par Kraftwerk et leur Menschmaschine (homme-machine).

Et il fallait le regard distancié de Yuval Pick pour dégager des parallèles entre Kraftwerk et Schubert, en reliant les sons mécaniques du quatuor allemand aux quatuors à cordes romantiques. Cela donne Are friends electric, démontrant par la danse comment Kraftwerk réinvente la Sehnsucht, le désir de bonheur inassouvi. Ce romantisme-là est inséparable de la mort, transposée par Kraftwerk vers la robotisation de la vie.

 

Mais pour Ian Curtis, décrit comme dépressif, la mort devint une réalité. Trente-cinq ans après, on peut percevoir Kraftwerk comme héritiers de Schubert et situer Joy Division dans la continuité des Beatles. Le détour par l’histoire musicale permet aux chorégraphes de se situer dans une histoire populaire de la danse. Chez Schubert, Kraftwerk ou Joy Division, personne ne se serait posé la question d’un clivage éventuel entre le savant et le populaire.

Si pour Rizzo la musique est une Madeleine de Proust, Cecilia Bengolea et François Chaignaud sont pleinement dans la recherche de toujours nouvelles sensations et rencontres. Ce couple, qui a signé quelques-unes des pièces les plus pointues de ces dix dernières années, est entré en fusion avec le Twerk (à New York) et le Dancehall (Jamaïque) et ajoute, dans sa nouvelle création, au DJing les arts du cirque et des chants traditionnels géorgiens !

 

La fraîcheur des traditions

La nouvelle unité de la danse repose sur des bases solides, fortes de siècles de plaisirs partagés. Les danses traditionnelles, transmises de génération en génération, infusent la danse contemporaine. La crise de sens que pointe Yan Duyvendak dans Sound of Music a créé un appel d’air, appel entendu par des chorégraphes comme Bouchra Ouizgen.

La Marocaine vient à la Biennale avec Corbeaux, une pièce pour performeuses professionnelles et amateurs, qui jette des ponts entre Orient et Occident. Pas par une fusion musicale, mais à travers  une sorte d’éloge de la folie, en référence à la Perse d’il y a un millénaire. Les fous y étaient reconnus et appréciées, écoutés même, au sein de la société. Voilà qui nous évoque l’Occident du Moyen Âge. Les Corbeaux d’Ouizgen constituent une communauté qui aime à intégrer les spectateurs. D’où le fait que ces Corbeaux évitent les scènes frontales des théâtres.
L’Histoire est encore présente dans Ossidiana de l’Italien Fabrizio Favale, ici à travers des références iconographiques et d’inspirations venant du Moyen Âge et de rituels archaïques qui se pratiquent en Italie.

Peut-on parler de tradition au sujet de l’acrobatie pratiquée par le Groupe Acrobatique de Tanger ?   Au Maroc, le patrimoine acrobatique est limité, trop limité et surtout top isolé pour déboucher sur la création contemporaine. Mais les chorégraphes Zimmermann De Perrot et Aurélien Bory ont successivement permis au Groupe d’accumuler un savoir-faire en matière d’invention à partir d’une tradition, en établissant le dialogue avec la petite tradition circassienne du royaume.
Halka, présenté en création mondiale à Lyon, est la première pièce conçue et mise en scène par leurs propres soins, une création collective qui marque leur émancipation, par un retour à la tradition locale de la pyramide humaine.

Corps rebelles

Au Musée des Confluences, une exposition ouverte jusqu’au 5 mars 2017 permet d’aborder la danse d’auteur par six espaces, six films, six thèmes : Danse virtuose, Danse vulnérable, Danse savante-danse populaire, Danse politique, Danses d’ailleurs et Lyon, une terre de danses.
Cette première collaboration entre deux muses de la vie culturelle lyonnaise permet des entrées dans la programmation de la Biennale, par des artistes parrainant certaines des six thématiques de Corps rebelles.

Pour le générique de la Biennale, Danse savante-danse populaire, ce sont Bengolea Chaignaud. La Danse virtuose est entre les mains de Louise Lecavalier, présente à la Biennale avec son dernier spectacle, le duo Mille Batailles. La Danse vulnérable est représentée par Raimund Hoghe (mais son nouveau spectacle sera au Festival d’Automne) et Lyon, une terre de danses par Mourad Merzouki.

 

Le Québec est présent dans cette exposition grâce à Louise Lecavalier, mais aussi par Daniel Léveillé qui assume la partie Danse et politique, et par Dancing Joe, une immersion qui donne au spectateur la possibilité d’investir la chorégraphie de Joe, pièce de référence au Québec, créée par Jean-Pierre Perreault en 1984. Et puis, on pourra plonger dans Le Sacre du Printemps, par huit versions, de Nijinski à Gallotta, projetées le soir du 29 septembre (sur réservation: www.museedesconfluences.fr).

Thomas Hahn
 
www.biennaledeladanse.com

(1) Transféré au Stade de Gerland, pour raisons de sécurité. Dimanche 18 septembre à 16h. GRATUIT - Réservation indispensable et uniquement sur www.biennaledeladanse.com à partir du 7 septembre.
 

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