« Les Beaux Dormants » d' Hélène Blackburn

Lorsque Hélène Blackburn s’empare d’un conte, ce n’est pas pour livrer un énième Disney en tutu. A la séduction factice du divertissement, la Canadienne préfère toujours l’acuité de la vérité, qui fouille au plus profond des êtres et des choses. C’est donc décidée à extraire le suc, fût-il amer, de la trame brodée entre autres par Charles Perrault et les frères Grimm, qu’elle s’est à son tour lancée, avec le concours de sa compagnie Cas Public, dans sa version de La Belle au Bois Dormant.

Le titre choisi pour cette création, première commande Jeune Public de Bruno Bouché, directeur du CCN/ Ballet de l’Opéra National du Rhin, donne un premier indice sur ses intentions. Il ne s’agit pas ici de rejouer la partition d’une Belle tirée d’un sommeil mortifère par un Prince salvateur. Sans même se référer à une actualité récente, on gage que cette vision d’une femme suspendue au désir masculin ne sied pas vraiment à la chorégraphe. S’appuyant sur la lecture psychanalytique de Bruno Bettelheim, elle centre son propos sur l’éveil des sens et se débarrasse au passage d’une répartition des rôles old fashion : ce n’est pas seulement une Belle qui, sous nos yeux, sort de sa fameuse période de latence, mais une douzaine de Beaux Dormants des deux sexes, autrement dit des adolescents.

Galerie photo  Nis&For

Ce faisant, Hélène Blackburn donne au récit immémorial une saveur furieusement contemporaine. Et même si un danseur récitant vient, en ouverture et en clôture du spectacle, rappeler le propos du conte sur le mode du « Il était une fois », nul n’est dupe : ces jeux d’amour et du hasard à la fois raffinés et brutaux, ce clair-obscur somptueux des sentiments, soutenu par la partition discordante de Martin Tétreault à partir des notes de Tchaïkovski, sont bel et bien de notre temps. Fascinée par « ces années où la puberté modifie le rapport au monde », Hélène Blackburn fait des danseurs du Ballet du Rhin les porte-parole de tous les teenagers d’aujourd’hui. Comme eux, ils se débattent dans un inconfortable entre-deux entre passé et avenir ; comme eux ils subissent ce « rite de passage douloureux » où les corps s’affolent.

La pièce montre leurs chassés croisés infructueux puis leurs rencontres amoureuses comme des chocs qui électrisent. Leurs pas de deux virevoltant, sur pointes, semblent le fruit d’une attraction primaire et irrésistible. Faisant fi des questions de genre, ils unissent aussi bien un homme et une femme qu’un homme et un homme. Autour des interprètes, plusieurs panneaux mobiles de toile peinte, conçus par la chorégraphe elle-même et exécutés par les ateliers de l’Opéra National du Rhin, composent un décor aussi changeant que le sont leurs sentiments.

La pièce est encadrée d’irrésistibles vidéos, réalisées au centre culturel d’Illzach avec de vrais enfants. Encore au seuil de l’adolescence, ils décortiquent en riant des histoires de prince et de princesse, pour conclure d’un éloquent « je ne sais plus trop ». Leur innocence lumineuse, leurs bouilles réjouies sont le contrepoint éloquent de la frénésie à vif de leurs aînés, ceux qui sont déjà passés de l’autre côté du miroir…

Aux antipodes d’une sucrerie consensuelle, cette création a la beauté d’un diamant noir. Pas sûr que ceux qui font rimer enfants avec gnangnan y trouvent leur compte. Mais les amoureux de la danse de tout âge en sortent fascinés et ravis.

Isabelle Calabre

Vu au Théâtre de la Sinne à Mulhouse le 22 février.

A retrouver à Colmar, Comédie de l'Est, du 22 au 24 mars ; et à Strasbourg, Cité de la musique et de la danse, du 4 au 6 mai.

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