« Le Lac des Cygnes » d’Angelin Preljocaj

Dans le théâtre flambant neuf de la Comédie de Clermont-Ferrand, Angelin Preljocaj a créé le 7 octobre dernier « son » Lac des Cygnes. 

Puissance des matériaux, élégance des lignes : tels sont les termes qui viennent à l’esprit en découvrant le bel édifice où, après une vingtaine d’années d’errance dans diverses salles de la capitale auvergnate, la Comédie de Clermont-Ferrand a enfin posé ses bagages. Le bâtiment signé Eduardo Souto de Moura s’appuie sur une ancienne gare routière des années soixante due à l’architecte Valentin Vigneron, un élève de Perret, dont le hall d’accueil restauré s’intègre comme une évidence à la nouvelle structure. Outre deux salles de spectacle, celle-ci comprend de nombreux espaces de rencontre ouverts sur la ville, dont l’activité et la vie se mêlent au voyage intérieur du spectateur. Envisagée depuis vingt ans, entamée il y a trois ans, suspendue plus de deux mois pour cause de confinement, cette réalisation ambitieuse en une période peu propice aux grands projets culturels est, à tous point de vue, un signe fort en faveur du spectacle vivant.

Chose remarquable, ce qui vient d’être écrit sur le lieu pourrait à quelques détails près l’être du ballet. La première mondiale du Lac des Cygnes  par le Ballet Preljocaj a en effet connu elle aussi une longue gestation, perturbée en fin de course par la pandémie. Son achèvement heureux fait partie des très bonnes nouvelles d’une rentrée qui en compte si peu. Enfin, comme le bâtiment de Souto de Moura, cette relecture du chef-d’œuvre de Petipa et Ivanov réussit à s’appuyer sur la structure originelle du ballet tout en prenant en compte l’imaginaire contemporain. 

Le public clermontois ne s’y est pas trompé. Dans le respect de la distanciation sanitaire, il est venu nombreux - et visiblement ravi - découvrir ce spectacle ambitieux. Reprenant l’essentiel de la partition de Tchaïkovski, Angelin Preljocaj l’a enrichie de quelques extraits piochés dans le vaste répertoire du compositeur russe, ainsi que de musiques additionnelles commandées au collectif 79D. Même si l’histoire en est en partie transposée de nos jours, la succession de tableaux respecte le déroulement du livret de 1894. Après un  prologue montrant le rapt - semblable à un viol - de la princesse Odette par un brutal trio masculin, prélude à sa transformation en cygne, le rideau s’ouvre sur un premier acte dont le décor de gratte ciels et de cours de la Bourse évoque un capitalisme débridé.

Les parents du Prince, milliardaires, y apparaissaient flanqués d’un Rothbart déroulant force plans d’architecte, saisis d’un égal appétit d’argent et de pouvoir. Uniformément vêtus de noir, ils sont du côté des forces du Mal, contrairement au prince ethéré habillé d’un complet blanc. Néanmoins, si l’on n’est pas familier de l’intrigue, la multiplication de signes et de références, jusqu’au très actuel dance floor d’une boîte de nuit, finit par semer une certaine confusion.

Tout s’éclaire heureusement dans la deuxième partie, comme si la surabondance d’intentions et de mouvements des scènes précédentes n’avait pour but que de mettre en valeur, par contraste, la pureté authentique et la sensibilité du monde des cygnes.

Devant l’écran d’une vidéo mi céleste mi aquatique de Boris Labbé, somptueusement éclairé par Eric Soyer, un magnifique pas de deux dans lequel on reconnaît les séquences de la répétition aixoise (lire notre article) réunit Siegfried et Odette. Les cygnes, en tutu immaculé et pieds nus, sont alignés en parfaites diagonales, ou regroupés en troupeau palpitant, dans des ensembles à la fois épurés et suggestifs. L’abstraction des lignes et l’économie millimétrée des gestes renouent avec l’essence même d’un acte blanc lavé de toute scorie post-romantique ou symboliste. Sans s’interdire par ailleurs quelques clins d’œil à la tradition, comme cette danse des quatre petits cygnes joliment troussée.

Galerie photo © Jean-Claude Carbonne

Le retour à la réalité, et au troisième acte, rompt quelque peu l’enchantement. A nouveau, la lisibilité de certaines séquences semble moins évidente, même si le chorégraphe a par exemple repris la trame des divertissements de danses folkloriques imaginée par Marius Petipa. La quatrième et dernière partie renoue avec la poésie délicate du premier acte blanc. On y admire à nouveau des ensembles fluides, superbement interprétés par vingt-six danseurs dont la virtuosité et la qualité de mouvements font plaisir à voir. Gageons qu’au fil des représentations de la longue tournée à venir (voir ci-dessous), Théa Martin en Odette/Odile, Laurent Le Gall en Prince, Antoine Dubois en Rothbart, Clara Freschel en Mère du Prince et Baptiste Coissieu en Père, gagneront encore en puissance dans des rôles qu’ils interprètent déjà de façon très convaincante. Et souhaitons longue vie à ce nouveau Lac, revisité avec exigence et talent.

Isabelle Calabre 

Vu le 7 octobre 2020 à la Comédie de Clermont-Ferrand. 

En tournée : du 24 au 31 octobre à 18h au Grand Théâtre d’Aix-en-Provence.
Du 12 décembre 2020 au 21 janvier 2021 à Chaillot
Du 26 mai au 3 juin 2021 à la Maison de la Danse de Lyon, dans le cadre de la Biennale de la Danse de Lyon.

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