« Labourer » de Madeleine Fournier

Avec sa première création intitulée Labourer, Madeleine Fournier nous a offert une variation où elle n’a cessé, littéralement, d’œuvrer : de chanter, jouer, mimer, danser.

Une étoile est née. Une interprète, une chorégraphe, une auteure. En une dizaine de séquences de quelques minutes chaque, d’une petite heure en tout, la jeune femme s’est totalement engagée dans un solo, à un moment suspendu avec la projection en 16 mm, sur un écran carré placé côté jardin, d’un court métrage muet, en noir et blanc, tourné image par image, sur la nature de la... nature. Il s’agissait, si nos renseignements sont exacts, de La Croissance des végétaux (1929) de Jean Comandon, pionnier en France du cinéma scientifique.

L’un des paradoxes du travail d’une danseuse rompue au contemporain est l’aspect intemporel, universel, en dehors de tout courant de son esthétique. La gravité affichée par elle contraste avec le personnage qu’elle incarne, mélange clownesque de paillasse lunaire et d’Auguste. En un premier temps, de pied en cap vêtue de noir, avec un ample chemisier boutonné sur le dos et un pantalon unisexe plus ajusté, chaussée de godillots smart flambant neufs, les joues pomponnées du même rouge que ses gants, on la trouve assise côté cour sur un tabouret carré en bois, coincée à l’angle du rideau bleu délimitant le plateau, faisant songer, on ne sait pourquoi, à celui exhibé par Christian Lebrat au Pavillon de Pantin en 2011.

Le film en pixilation du Dr Comandon n’est pas là dans un but décoratif ou, tout bonnement, attractif. Il enfonce le clou ou plutôt le soc du thème développé par l’artiste tout au long de la pièce jusqu’à devenir métaphore de la danse. L'éclosion florale, le mouvement ondoyant, le dynamisme serpentin sont, dans une certaine mesure, ceux dont use Terpsichore : l’art nouveau d’une Loïe Fuller, la danse de libellule d’une Pavlova ne peuvent-ils pas être rapprochés de la floraison de cyclamen filmée en accéléré ?

Comme s’il fallait pousser le bouchon davantage, Madeleine Fournier fait mine de confondre « labourer » et « la bourrée » qui peuvent, il est vrai, de même s’entendre. Elle intègre donc le pas de danse paysanne qu’adopta le ballet classique et chante avec assez de justesse des airs anciens en langue romane d’oïl, en roulant les « r » avec l’accent de nos provinces, en altérant, nasalisant ou diphtonguant les voyelles. Parmi les cycles naturels, il y a aussi celui, féminin, que symbolise le rouge. D’ailleurs, l’opus commence par une pantomime du labeur, au sens d’accouchement, les cris de la protagoniste sur son siège de parturiente couvrant un chant baroque accompagné de guitare.

Galerie photo @ Michel Berger

Les textes prosaïques, pour ne pas dire « terre à terre », des chansons sont ceux d’amours contrariées, de belles délaissées, de veuves de quinze ans, d’Aude, de Blanchefleur, d’Yseult ou de Jeannette (cf. la chorégraphie néo-médiévale de Decouflé dans le film éponyme de Bruno Dumont). La danse, quant à elle, prend naissance avec les rythmes martelés par cinq tambours distribués hors du carré de lino blanc. Ces toms de différente hauteur et dimension sont frappés par d’invisibles batteurs, commandés à distance par le compositeur Clément Vercelletto, customisés en boîtes à rythmes.

Ce gamelan électronique fait penser à l’orchestre robotique de Yuko Mohri installé l’an dernier en plein milieu de Japanorama, au centre Pompidou de Metz ainsi qu’aux automates, musiciens et chanteurs mis au point par Novmichi Tosa, un spectacle étonnant programmé en 2005 par Pascale Henrot à Paris quartier d’été. L’aspect machinal du dispositif est souligné par une brève pantomime rigide, exécutée avec netteté par Madeleine Fournier. Dès lors, la danse du terroir télescope celle, élémentaire, d’avant-garde, proposée par Oskar Schlemmer au Bauhaus, sous influence des marionnettes de Kleist et d’Hoffmann.

A la fois sérieuse et légère, mi-Zouc, mi-Elfe, la danseuse enchaîne hochements de tête, dégingandements, sautillements sur place, déplacements volubiles comme ceux du liseron, poses académiques, demi-pointes, mouvements amples, routine de tap-dance, chassés, voltes dextrogyres et manèges antihoraires. La danseuse pose grelots ou crotales sur les caisses plus ou moins claires des tambours, qui ne tardent pas à se déchaîner en chœur, comme ceux de Calanda chers à Buñuel. Après avoir revêtu à vue maillot et jupon de couleur virginale, la danseuse s’allonge et se livre dans cette position à une série de tours sur elle-même, tandis que des pans de tutu entrouvert dévoilent sa féminité. Au final, L’Origine du monde.

Nicolas Villodre

Vu le 22 novembre 2018 à l’Atelier de Paris

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