« La Pastorale » de Thierry Malandain

La nature du génie.

La création de Thierry Malandain, La Pastorale, se consacre à l’idée de la nature chez Beethoven. Mais avec une belle maîtrise de ses moyens, en multipliant les mises en perspective, le chorégraphe finit par y faire apparaître le compositeur tel qu’en lui-même dans une manière de portrait très sensible. 

Commençons par les évidences : La Pastorale est bien un ballet de Thierry Malandain… Structurellement, l’œuvre est, comme toujours chez ce chorégraphe, soigneusement composée en s’appuyant sur un découpage musical sans faille. En premier lieu, Beethoven, mais, et quoi que l’œuvre se réfère explicitement à la sixième symphonie, elle commence par des extraits de la cantate Les Ruines d’Athènes (dont on connaît surtout la fameuse marche turque). La symphonie Pastorale vient ensuite, dans son intégralité et sans coupe dans les reprises, avant une conclusion sur la fin de la cantate. Un respect et une recherche musicale caractéristique du chorégraphe.

Galerie photo © Laurent Philippe

Scénographiquement, le dispositif repose sur ce que l’on peut appeler le « carré Malandain » : très fréquemment, le chorégraphe redéfinit l’espace scénique en le matérialisant au sol par un carré (typique dans l’Amour Sorcier-2008- ou dans Créations-2003- déjà sur une musique de Beethoven). Un ballet de Malandain ne se déploie que dans cet espace défini, clos sur lui-même comme un petit univers. C’est tout l’inverse de l’espace d’un Kylian qui semble toujours recélé quelque abyme infini au-delà du plateau. 

Scénographiquement toujours, le premier tableau se déroule dans et autour d’une construction en tubes métalliques se croisant à angles droit et occupant le plateau d’un réseau de vingt-cinq petites cases comme autant de cellules. Des barres de cour de danse devenu carcérales, mais sœurs de celles de Sextet (1996), du Ballet Mécanique (1996) ou du solo Silhouette (2012, aussi sur une musique de Beethoven) ou même, mais traitées en verticales et non en horizontales, dans le Boléro (2001). Jusque ces costumes qui gomment la différenciation sexuelle et qui sont typiques du chorégraphe, La Pastorale appartient à une manière de doxa-Malandain. 

Il faudra revenir sur la danse dont nous retiendrons pour l’instant qu’elle possède cette matière spécifique, mélange de patterns académiques revisités avec ironie (pieds flexes en bout d’arabesques impeccables), d’inventions opportunes (les mouvements accrochés aux barres métalliques) et de citations érudites (tiens un Lifar qui passe), le tout servi par une compagnie devenue avec le temps absolument remarquable de précision et de justesse. Donc, du pur Malandain qui évoque Beethoven à l’occasion du 250èmeanniversaire de la naissance du génie de Bonn. Dès lors, on se prend à chercher ce qui dans ce ballet renvoie à ce que l’on présuppose de son sujet. 

Galerie photo © Laurent Philippe 

Combien les indices tirés du titre ou de conditions générales de création d’une œuvre chorégraphique peuvent influencer le regard ? Ainsi, cette Pastorale, par son thème et par les logiques de sa commandite, semble idéalement correspondre à une longue méditation sur la solitude du Génie et répondrait même à ce fameux Testament de Heiligenstadt que le sus-évoqué écrit en 1802 lorsqu’il comprend que sa surdité est irréversible et le condamne à une forme d’enfermement ; texte bouleversant au demeurant. Cela correspond si bien que l’on en oublierait quelques évidences à commencer par celle confirmée auprès du chorégraphe : à savoir qu’il n’a jamais eu l’intention de cette évocation-là, mais plutôt au sens de la nature et la nostalgie d’un âge d’or grec chez le compositeur et dans la pensée du dix-huitième siècle. Tout faux, donc… Mais pas tout à fait. 

Ce personnage prostré (que le chorégraphe baptise « Lui », le jeune Hugo Layer, un talent à suivre), prisonnier des cases de la construction métallique comme dans la société de son temps, et qui, quand chacun s’agite dans sa petite alvéole, s’obstine à faire, à croupeton, le tour de scène, évoque bien la figure rebelle de Beethoven. De même que le goût du recours à la nature que La Pastorale évoque dans sa danse paysanne pleine de saveur et de tempi soulignés du talon des danseurs.

Même ces évocations néo-grecques, sauts et poses, Faune fugacement nijinskien et Nikolska photographiée par Nelly (en plus habillée quand même) renvoient à cette Arcadie de rêve qui hante la pensée à l’époque de Beethoven et valent comme un hommage, singulier car par extrapolation, de l’esthétique de Lifar ! Jusqu’à ce retour à l’enfermement quand le compositeur constate que la nature ne le sauvera pas de son malheur qu’il dépassera finalement, on le sait, par son art. Dans le ballet, l’idée scénographique de faire revenir l’oppressive résille de fer, puis de la renvoyer dans une manière d’apothéose, n’exprime pas autre chose que ce triomphe par la création. 

Galerie photos © Laurent Philippe 

Sans doute le projet de Thierry Malandain n’a pas été de multiplier les références ni d’évoquer avec précision telle ou telle épisode de la vie du compositeur. Mais force est de constater que nombre des éléments qu’il juxtapose reviennent à laisser en transparaître comme en creux un singulier portrait de Beethoven sans que jamais le trait en soit forcé. Et cette subtilité n’est pas le moindre des talents. 

Philippe  Verrièle

Vu le 12 décembre à Chaillot -Théâtre national de la Danse

Jusqu’au 19 décembre

Chorégraphie Thierry Malandain pour le CCN Malandain Ballet Biarritz

Tournée

22 et 23/12 Bonn / Allemagne (première mondiale)
16/01 Friedrichshaffen / Allemagne
10/03 Chartres
24/03 Pordenone / Italie
02/04 Saint-Louis
21 et 22/04 Viersen / Allemagne
24, 25 et 26/04 Sceaux
30 et 31/05 Reims
20 et 21/06 Anvers / Belgique

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