« Khouyoul », chevaux de grâce et de liberté

Ce spectacle libératoire, créé à Tunis, était à l'affiche du festival de Marseille. Un hymne à la confiance absolue entre enfants et adultes. Une révolution.

Les uns sont danseurs professionnels. Les autres, des enfants et pré-adolescents. Leur manière d’être ensemble est baignée d’une poésie absolue, d’un état de grâce.

Spectacle inter-générationnel, Khouyoul est la version tunisienne d’un galop scénique qui n’aurait pu éclore ailleurs qu’en Belgique. Probablement. Joke Laureyns et Kwint Manshoven ont fondé leur compagnie Kabinet K à Gand, il y a une quinzaine d’années et n’inventent autre chose que des spectacles où s’unissent danseurs adultes, enfants en liberté et musiciens. Dont Horses (Chevaux), créé 2016. Plus qu’un spectacle, Horses est un manifeste, un concept qui s’exporte à travers le monde. En arabe, « chevaux » se dit : Khouyoul.

Libres comme de chevaux de Camargue, fous et exaltants, doux et surprenants, une poignée d’adultes et une autre, constituée d’enfants, s’adonnent à des luttes pleines d’insouciance, à des fusions en suspension ou à des courses-poursuites où le rire n’est jamais loin. On s’agrippe à l’autre, on le porte, on le lance en l’air, on se taquine, on se bagarre, on se réconcilie.

Ni le seul, ni le premier spectacle inter-générationnel, Horses, devenu Khouyoul à Tunis, occupe pourtant une position singulière dans ce qui est presque devenu un genre en soi. Car Laureyns et Manshoven ne mettent pas l’accent sur la différence entre les générations, mais effacent, autant que possible, la hiérarchie des âges et des corps. Pour le dire avec leur propres mots, ce spectacle « parle de l’envie de grandir et de celle de rester enfant ».

A Tunis, la distribution est faite de six enfants entre 8 et 13 ans, trois danseurs professionnels et trois musiciens jouant plusieurs instruments tunisiens traditionnels. Ce sont donc plutôt les adultes qui s’intègrent dans le monde des enfants.

Après trois premières représentations en décembre 2018, le spectacle a été repris à Carthage Dance, aux Journées chorégraphiques de Carthage. Mais l’idée d’une réinterprétation tunisienne de Horses est venue de deux chorégraphes qui nous sont tout sauf inconnus: Selma et Soufiane Ouissi ont proposé ce projet à Kabinet K et l’ont produit avec leur association L’Art Rue, qui travaille dans la Médina de Tunis, et l’ont présenté dans le cadre de leur festival Dream City. Un cadre parfait pour Khouyoul, qui se déroule dans un parfum de légèreté toute onirique.

Mais le message est universel. Quand Laureyns dit que « notre société accuse un manque de confiance entre enfants et adultes », elle ne vise aucun pays en particulier. Car Horses a aussi été créé à Bangkok, en Thaïlande. « D’une culture à l’autre, les résultats se ressemblent, partout on finit par oublier les différences entre enfants et adultes, hommes et femmes. Ce travail sur la confiance est presque thérapeutique. » Presque ? Il l’est, tout simplement. Ou plutôt, il révèle le besoin profond d’imaginer un vivre-ensemble plus équilibré.

 La méthode de Laureyns et Manshoven en est le reflet parfait: « La première chose, au cours des premières semaines, est de travailler entre enfants et adultes pour instaurer une confiance absolue. » Une fois la confiance établie, le spectacle se crée de façon ludique, par un travail à partir de mots comme « porter » ou « équilibre », interrogés par le corps et le mouvement, dans une authenticité totale.

Les adultes, sélectionnés à Tunis à l’issue d’ateliers chorégraphiques, sont d’abord danseurs. « Dans le cas de spectacles avec relations familiales intergénérationnelles, un père reste généralement un père, il ne devient pas danseur. Ici, la responsabilité à prendre soin de l’autre est égale pour tous, enfants ou adultes », remarque Laureyns qui « préfère travailler avec des enfants qui n’ont pas touché à la danse avant de nous rencontrer, car nous cherchons une façon non formatée de vivre son corps et de travailler avec lui. »

 Si un scénario pré-existe à la création, tout se crée finalement sur le plateau, dans la relation. « Nous avons juste suivi la dramaturgie de notre création en Belgique, avec une interrogation des rapports de pouvoir: De deux personnes, laquelle est la plus forte ? Ensuite, on les laisse choisir librement. » Il n’y a par ailleurs aucun lien de parenté entre enfants et adultes. L’unique lien familial existe ici entre deux garçons qui sont frères. Et pourtant les relations paraissent très profondes.

Khouyoul dessine une image de liberté qui résonne avec la liberté d’expression retrouvée. Difficile d’imaginer ce spectacle dans la Tunisie d’avant la révolution démocratique, d’autant plus que ce projet inclut une émancipation sociale. Les enfants vivent dans la Médina de Tunis, où l’association L’Art Rue est domiciliée.

 A la fin de Khouyoul, l’ensemble construit un cercle de briques, avec quelques tours et portes, symbolisant la cité historique de Tunis. Et pourtant, la Médina n’est pas à considérer comme une favela. Laureyns : « Les deux jeunes frères vivent une situation sociale et familiale stable. D’autres enfants viennent de milieux plus difficiles que j’ai pu aborder quand je les ai raccompagnés chez eux. Si pour moi, la pauvreté se définit moins par l’argent que par une situation d’incertitude permanente, il est vrai que certaines familles vivent avec 400 Dinars (130 euros) par mois. Et les enfants qui vivent dans la Médina n’ont pas d’espace pour les jeux ou les sports. »

Il vaut mieux cependant, en voyant Khouyoul, de se défaire de toute la communication autour de l’origine sociale des enfants, pour se laisser emporter par la poésie universelle de ces relations réinventées. La confiance entre adultes et enfants n’est pas une question d’argent.

Thomas Hahn

Carthage Dance, Journées chorégraphiques de Carthage, le 17 juin 2019, salle 4e Art du Théâtre national tunisien

En tournée :

Festival de Marseille, du 24 au 26 juin, Friche Belle de Mai

Et aussi : Le moindre geste, de Selma et Soufiane Ouissi, du 27 au 30 juin, KLAP, Festival de Marseil

Chorégraphie : joke laureyns & kwint manshoven

Danse : aya abid, nawres azzabi, rihem nefzi, yassine nejmaoui, mohamed ouissi, zakaria ouissi, sabrina ben hadj ali, fetah khiari, jihed blagui
Musique : mahmoud turki, imen mourali, alaeddine el mekki
Coaching musical : thomas devos, bertel schollaert
Scénographie : dirk de hooghe, kwint manshoven
Lumières : lamp&rage
Son et technique : mohamed belkhir
Assistance : insaf mejri, mariem chakroun
Production : kabinet k & L'Art Rue
Coproduction : Théâtre National Tunisien

Avec le soutien de l’Union Européenne, la communauté flamande & la ville de Gand

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