« Giselle » par le Ballet de l’Opéra de Paris

Une Giselle plus que parfaite à l’affiche de l’Opéra de Paris.

Ce sont surtout les applaudissements (et quelques huées) qui marquent la lecture d’un communiqué affirmant la poursuite du mouvement qui a généré la grève contre la réforme des retraites à l’Opéra national de Paris depuis le 5 décembre, tout en nous gratifiant de la plupart des représentations depuis la mi-janvier. 

Et pour le coup, c’était heureux, car c’est une Giselle assez exceptionnelle qui est à l’affiche. Grâce, notamment à l’interprétation de Dorothée Gilbert et Mathieu Ganio, qui, tous deux, redéploient tout le savoir-faire de l’Ecole française dans ce ballet. Giselle, conçue dès le départ  pour « rendre la pantomime dansante et la danse expressive », doit se danser tout en nuances. Le ballet ne comporte pas, même après les arrangements de Petipa, de prouesses techniques. Il se concentre en raffinement des ports de bras, souplesse silencieuse des sauts, équilibres, ralentis. C’est pourquoi il s’est conservé relativement « en l’état ».

Chef-d’œuvre du ballet romantique, Giselle offre à son interprète la possibilité de révéler toutes les facettes de son talent chorégraphique et théâtral. Ramassé en deux actes efficaces qui deviendront le modèle du genre, la bluette pastorale annonçant « l’acte blanc » aussi abstrait dans sa rigueur gestuelle qu’impressionnant dans sa dimension surnaturelle, le ballet a donc pour lui la concision du livret inventé par le poète Théophile Gautier (avec Henri Vernoy de Saint-Georges), et le génie chorégraphique de Jean Coralli et surtout de Jules Perrot danseur acrobatique élève de Vestris, partenaire de Marie Taglioni, maître et partenaire (à la scène et à la ville) de Carlotta Grisi, créatrice du rôle de Giselle. 

Galerie photo © Laurent Philippe

Mais du fait de cette dramaturgie sans faille, c’est un ballet difficile à bien interpréter. Il demande autant de versatilité à la danseuse que le double rôle d’Odette/Odile du Lac des cygnes, qu’une vraie réflexion sur l’interprétation d’Albrecht au danseur. Est-il un jeune homme inconséquent ? Un coureur de jupons un peu cynique ? Un noble sûr de son droit ? Un bel indifférent ? Mathieu Ganio a choisi l’inconséquence. Est-il amoureux de Giselle ? Au premier acte, il est plutôt séduit par la fraîcheur de la jeune fille un peu timide. Au deuxième, il prend une dimension plus romantique désespoir et remords obligent.

Dorothée Gilbert, elle, est absolument magnifique. Son premier acte, d’une justesse sans faille, avec une technique brillante et sans bavure manque peut-être un tout petit peu de légèreté. Qu’importe, elle a d’autres qualités. 

Notamment, une scène de la « Folie » très sobre, jouée comme une grande actrice. Au premier regard, après la révélation d’Hilarion, elle a déjà compris la trahison d’Albrecht. Avant même que la scène ne se noue avec le retour du Duc et de Bathilde. Elle détourne la tête. On connaît la suite. Gilbert suit la grande tradition française en évitant toute hystérisation du personnage. 

Les autres interprètes sont au diapason. On remarque une grande homogénéité d’un Corps de Ballet aux ensembles impeccables et un effort général pour rendre (plus ?) lisibles les scènes de pantomime, sans pour autant les exagérer.

Galerie photo © Laurent Philippe 

Seul bémol : les tempi sont un peu lents. Ce qui rend particulièrement lourd le pas de deux des paysans dansé par Marine Ganio et Francesco Mura sur la musique de Burgmüller ! 

Mais c’est bien sûr le deuxième acte qui est, à tous les sens du terme, fantastique.

La Myrtha de Valentine Colasante est parfaite de hauteur et de froideur, et le silence de ses pas, la qualité de ses équilibres, ajoutent encore à la justesse du rôle. Les wilis sont elles aussi remarquables, voilà longtemps que l’on n’avait pas vu un tel unisson, une telle harmonie dans les ports de bras, les inclinaisons du buste et une telle évanescence dans les sauts. 

Enfin, Dorothée Gilbert incarne Giselle plus encore qu’elle ne la danse. Pâle, les yeux baissés, les bras éplorés, les épaules lasses elle est ce spectre éternel qui hante les forêts du Nord. Chaque montée sur pointe semble l’accrocher à la brume, chaque arabesque retient un regret. Dans le premier pas de deux elle est si subtile qu’il semble normal qu’Albrecht ne puisse pas la voir, tant elle est ce fantôme latent à apparaître. Entre deux voiles de brouillard et de gazes légères, elle danse l’immatérielle présence, le visage presque absent, les bras éloquents. Très attentive aux lignes générales de son corps, sa technique se coule dans le personnage : les arabesques sont mesurées, les tours, aériens, les sauts plus légers que l’air. A ses côtés, Albrecht est emprunt de la gravité et de la grâce nécessaire jusqu’à faire oublier ses aménagements chorégraphiques (une diagonale de tours finis à genou plutôt que la série d’entrechats six) et ses jolis, mais inattendus portés à la fin.

Audric Bézard en Hilarion ne démérite pas dans un rôle assez ingrat. Bref, c’est une Giselle parfaite. Ou presque. Car on reste très étonné (pour ne pas dire autre chose) de l’interprétation musicale de l’Orchestre Pasdeloup, dont rien ne signale qu’ils donnent une version d’époque (??) Ou avec des effectifs réduits ?  En tout cas après avoir été ennuyés par une une sorte de bourdon intempestif au premier acte dont on se passerait volontiers, une ouverture bizarre du 2e, et d’autres curiosités qui surprennent les oreilles et donnent la pénible impression d’entendre une version inusitée, la surprise est à son comble lors de  l’entrée d’Albrecht au 2acte : le solo de hautbois a disparu, soit la ligne mélodique même  !!! C'est vraiment dommage. Espérons qu'une prochaine fois, la version habituelle soit au programme.

Agnès Izrine

Le 11 février 2020. Opéra Garnier

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