Festivals Karavel et Kalypso : Le hip hop savoure sa force

42 compagnies pour 48 spectacles, jusqu’au 22 décembre: Mourad Merzouki met les bouchées doubles. 

Pour les éditions 2017 de ses deux festivals respectifs, Mourad Merzouki en arrive presque à fusionner ses deux festivals, Karavel en région Auvergne-Rhône-Alpes et Kalypso en Île-de-France. En rapprochant les dates, le directeur du CCN de Créteil et de Pôle Pik à Bron se lance dans une démonstration de force.

Kalypso (du 3 novembre au 22 décembre) commencera avant même que Karavel (du 6 octobre au 5 novembre) ne se soit achevé. De région en région, le hip hop se crée donc son propre Festival d’Automne, avec presque trois mois de programmation quasiment quotidienne. 41.000 spectateurs en 2016, en hausse de 9% pour un taux de remplissage de 90%. Et ce n’est pas fini...

Car pour la première fois un tel coup de projecteur est offert à la danse hip hop. L’affirmation semble osée, tellement cette danse a su gagner une reconnaissance, partout dans le monde, et jusqu’au sommet des institutions. Et pourtant, les quarante-deux compagnies réunies dans deux programmations qui n’en font qu’une (ou une-et-demie) offrent un panorama inédit de cet univers chorégraphique, dans toutes ses ramifications.

Battles, Shows et compagnies pionnières comme les Wanted Possee, Käfig, S’Poart ou Rêvolution incarnent les racines du Mouv’ chorégraphique qui a su, en un peu plus de trois décennies (déjà!), transformer le paysage chorégraphique. Et il faut bien constater qu’aucune autre révolution chorégraphique n’a su le supplanter depuis.

Merzouki, à fond dans son nouveau rôle

Si le hip hop conserve sa place de choix en matière de création chorégraphique, c’est aussi le mérite de Merzouki. Son rôle dépasse de loin celui d’un chorégraphe, d’un directeur de compagnie et même d’un directeur de CCN. C’est dans le dialogue avec la sphère politique qu’il a su faire du hip hop la deuxième force créative, après la danse dite « contemporaine ».

Le doublé Karavel/Kalypso révèle à quel point Merzouki est devenu une sorte de mentor de la scène hip hop, finançant aujourd’hui 28% de Kalypso par les recettes des tournées de sa compagnie et en est le premier financeur (24% MAC Créteil, 15% collectivités territoriales). Kalypso fonctionne avec un budget artistique de 420.000 €. Pour élargir toujours plus la communauté hip hop, Käfig développe une application pour smartphone qui en enseigne les bases et sera téléchargeable gratuitement. Elle verra le jour durant le festival.

Diversité impressionnante

Relier Karavel et Kalypso comme deux chaînons ne sert pas seulement à éclairer la créativité toujours croissante et la diversité des approches. L’astuce permet aussi d’élargir le volet international des deux festivals qui accueillent la compagnie brésilienne Crütz avec sa fusion de hip hop, modern jazz et danse contemporaine ainsi qu’une nouvelle version de Récital, remontée avec des danseurs de rue colombiens, dans le cadre de l’Année France-Colombie. S’y ajoute la version brésilienne de Boxe Boxe, réservée au festival Kalypso.

Il faut bien le dire, le hip hop est aujourd’hui un art impur. Pas quand il se danse sur le bitume, mais plutôt dans les beaux studios équipés de tapis. Beaucoup de chorégraphes qui font parler d’eux depuis cinq ou dix ans sont certes des références en hip hop, mais sont passés tout autant par une formation et une pratique en danse contemporaine, en classique ou en théâtre : Sévérine Bidard, Sandrine Lescourant, Patrick Pirès, Andrew Skeels, Farid Ounchiouene (Farid’O).

Logiquement, Merzouki invite cette nouvelle génération qui pulvérise toute pensée en catégories : Jann Gallois, Wang Ramirez, Collectif 4e Souffle...Ces derniers surprennent avec un spectacle clown-danse-musique « qui se réécrit chaque soir en fonction de la rencontre avec le spectateurs »: Tu me suis ? C’est tout aussi drôle que la charge dadaïste de Théâtre Bascule dans Zoom Dada ou bien In Bloom de la compagnie Chute Libre qui s’attaque au Sacre du printemps.

Identités

D’autres trouvent leur spécificité dans ce qui les définit face à une société. La compagnie Niya, fondée par Rachid Hedli, présente Gueules noires, un spectacle dans lequel Hedli rend hommage aux mineurs. La particularité de Niya, installée à Valenciennes, est que tous les danseurs sont fils ou petit-fils de mineurs.

Mais c’est avant tout aux femmes et à leurs questionnements que Merzouki donne ici la parole. On retrouvera les Swaggers, compagnie exclusivement féminine pour une reprise de leur tube In the Middle. L’identité s’affiche sur la peau ? Alors on va... au studio de tatouage. Clémence Pavageau (Cie DiverSenS) crée Tatouée, duo pour danseuse et  tatoueuse, à la Halle Pajol, à Paris. Certes, le tatouage est pratiqué de façon plus offensive chez les hommes, mais c’est justement l’approche incisive du phénomène sur la peau féminine qui pose avec acuité la question de l’identité.

Autre lieu isolé où l’on se questionne en toute intimité : La cabine d’essayage. C’est justement le titre du premier solo de Jessica Noita qui définit ce lieu comme « un endroit de l’activité compulsive dans lequel les pensées s’habillent et se déshabillent à la vitesse d’un défilé. »  Et puis, l’un des très rares solos de ce festival fédérateur, avec Antoinette Gomis qui rend hommage à Nina Simone dans Images. Le titre est à prononcer en anglais puisqu’il s’agit d’une chanson de la grande dame du jazz qui s’interrogeait en son temps sur la place de la femme noire dans la société.

Les hommes aussi se préoccupent de ce qui préoccupe la gente féminine. Alors, s’il fallait apporter une dernière preuve de ce que les chorégraphes hip hop sont en phase avec leurs homologues des autres registres... Dans 3.0, le chorégraphe Iffra Dia met en scène trois femmes - qui ne viennent pas toutes du hip hop - et Abderzak Houmi confronte l’exigence d’une précision absolue à la fragilité de l’intime dans Parallèles, un duo pour deux danseuses.  

Une danse familiale?

Nous sommes ici bien loin d’avoir étalé toute la programmation, et c’est tant mieux. Un seul fait sème le trouble. A bien y regarder, chaque (!) spectacle programmé est conseillé à partir de 12, 10, 8, 6, 5 ou même 3 ans. C’est vrai aussi pour le blockbuster qu’est Pixel, digne successeur de Récital, évidemment présent, même si ce n’est qu’un seul soir (histoire de ne pas entrer dans un conflit d’intérêts ?).

On ne reprochera pas au hip hop de fédérer les générations, au contraire ! A moins d’aller voir Le Lac des Cygnes, quelle autre danse pourrait ravir enfants, parents et grands-parents en même temps et les réunir dans une salle ? Mais en même temps le hip hop doit-il se confiner ainsi ? Aurait-il encore de territoires à conquérir, et notamment des territoires réservés aux adultes ? Par quels moyens ? S’y intéresse-t-il ?

La question se pose, et pourtant les chorégraphes abordent des sujets complexes, intimes et même troubles. Alors qu’il s’épanouit, qu’il se diversifie et s’établit de façon durable et incontournable, le hip hop aide donc les jeunes dans leur marche vers l’âge adulte, prenant la suite des contes de fées.

Thomas Hahn

www.ccncreteil.com

www.pole-en-scenes.com

 

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